URAL MANÇO: Contributions

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Les caricatures danoises:

quelques réflexions,

par Ural MANÇO*

Liberté d’expression et caricature de liberté

Les récents évènements suite à la publication de caricatures au Danemark qui représentent le prophète de l’islam ont suscité beaucoup de réactions en Europe. La publication de ces dessins et les violentes protestations dans certains pays musulmans y sont souvent analysées comme l’expression d’un conflit entre la civilisation occidentale et la civilisation islamique ; entre un Occident démocratique et un islam totalitaire, qui ignore la liberté d’expression. Si une dizaine de personnes n’avaient pas perdu la vie lors des ces manifestations, on se permettrait de rire d’une telle interprétation. En effet, c’est méconnaître les réalités sociopolitiques de ce monde et faire preuve d’hypocrisie que d’adopter ce type d’explications. Les réflexions que cette question me suggère peuvent être regroupées en trois thèmes: (1) la nature de ces caricatures et l’instrumentalisation de la liberté de la presse ; (2) les sentiments des musulmans et leur manipulation par des gouvernements totalitaires ; (3) que faire pour dépasser le « clash des ignorances » ?


D’une liberté détournée en provocation raciste…

La liberté d’expression suppose le comportement responsable de ceux qui en usent. C’est pourquoi elle est d’emblée limitée soit légalement soit par consensus moral, même dans les pays occidentaux. Le blasphème est par exemple interdit par la loi danoise. Le journal qui a publié ces caricatures s’en est-il soucié ? Dans d’autres pays, le respect de la liberté d’expression ne permet pas, en principe, la représentation insultante et haineuse des religions. Il existe toutefois une tolérance à géométrie variable dans l’opinion publique européenne. Elle est nettement plus perméable à l’islamophobie, qui recouvre souvent un rejet de l’immigration, qu’à la critique ou à l’insulte d’autres confessions.
Il est vrai que les pays du monde musulman sont loin d’être des démocraties et bénéficient d’une liberté de la presse fort théorique. Il s’y produit des violences, des traitements racistes, particulièrement judéophobes, et discriminatoires de toutes sortes que les fidèles de l’islam, surtout ceux qui vivent dans les démocraties occidentales, ne dénoncent que rarement. Par ailleurs, on peut se demander ce qui porte le plus de préjudice à l’image de l’islam : les caricatures danoises, une ambassade danoise (aussi) qui brûle, les déclarations négationnistes du président iranien, ou encore les images d’un terroriste irakien qui assassine son otage occidental devant une caméra ? Contentons nous ici de remarquer seulement que le respect de l’autre ne dépend pas d’une réciprocité tacite ou négociée, mais découle du principe de base d’une civilisation humaniste.

Dans le cas de la représentation du prophète, il ne s’agissait de toute évidence pas d’enfreindre délibérément un précepte islamique, qui ne s’applique par définition qu’aux musulmans. On sait maintenant que l’islam sunnite interdit la représentation de Dieu et des prophètes par respect, mais aussi dans le but éviter l’idolâtrie. L’objectif du journal conservateur danois, proche de l’extrême droite, était d’abord de stigmatiser les musulmans du monde entier : cinq de cette douzaine de dessins incitent directement au racisme islamophobe. Ces dessins retiennent une explication essentialiste de la violence dans le monde actuel en présentant la religion islamique comme (l’unique ?) source de violence. Ils sous-entendent par la même occasion l’identité réductrice, mais tellement répandue en Occident, selon laquelle tout musulman serait par nature terroriste, fanatique, obscurantiste et misogyne. Le but du journal était de provoquer la haine sous couvert de liberté d’expression. Il a réussi. A la suite du journal danois, un certain nombre de médias européens se sont drapés de la liberté d’expression pour diffuser l’idée du musulman menaçant qui rapporte en termes de tirage ! La liberté d’expression est instrumentalisée à souhait par ces médias à la recherche de rentrées financières.


… à la caricature de la liberté de manifester

Il ne faut pas être musulman pour comprendre ce que peuvent ressentir les musulmans. Toucher au prophète de manière aussi irrévérencieuse est inacceptable pour les musulmans pratiquants. Ces caricatures ont été prises par les musulmans pour ce qu’elles étaient réellement, c’est-à-dire une provocation. Ce qui choque le musulman moyen, ce n’est pas seulement la représentation injurieuse du prophète, mais qu’il y ait même en Europe démocratique deux poids et deux mesures en matière de liberté d’expression et de respect des religions. Il est aujourd’hui avéré que le même journal danois avait refusé en 2003 de publier une caricature de Jésus-Christ pour ne pas susciter un tollé.

La réaction prévisible des musulmans est néanmoins manipulée. D’abord, ces dessins datent de la fin de septembre 2005 et furent une fois publiés en Egypte sans problèmes. En novembre, le premier ministre turc les a critiqués lors d’une visite officielle à Copenhague, sans réactions populaires en Turquie. Les évènements ont débuté quand des gouvernements arabes (Egypte, Syrie, Liban, Autorité palestinienne) en mal de légitimité ont voulu se poser en champions de l’islam. Des musulmans, pratiquants ou non, mais toujours en nombre limité se sont laissés emporter par des mots d’ordre incendiaires. L’Iran, le Pakistan, l’Afghanistan et l’Indonésie ont emboîté le pas aux pays arabes. Alors qu’ils se moquent des droits humains de leur peuple, il est révoltant de constater que ces régimes autoritaires se soucient tout d’un coup de la dignité des musulmans. C’est là une instrumentalisation évidente du sentiment d’humiliation ressenti par les musulmans. La distribution géographique des émeutes prouve que les pays touchés par cette violence fomentée sont ceux des régimes et des mouvements islamistes qui ont actuellement des comptes à régler avec les puissances occidentales.

Ces gouvernements locaux ou les mouvements islamistes voudraient de cette manière s’attirer le soutien et l’aide financière des 14 à 15 millions de musulmans européens.  Il doit être signalé que les citoyens musulmans d’Europe se sont contentés lors de cette affaire de manifester pacifiquement et d’agir par voie judiciaire (comme en France) contre la publication des caricatures incriminées. Ces musulmans forment aujourd’hui une partie non négligeable de la classe ouvrière européenne, et souffrent généralement d’exclusion sociale, de non-représentation politique et de stigmatisation culturelle. Toute affaire internationale de cette nature affecte négativement les efforts d’insertion économique et d’intégration culturelle de la population musulmane en Europe. Elle n’est donc en rien demandeuse de tensions. Que du contraire !


Le « clash des ignorances » menace notre avenir à tous

Posons-nous une question : quelle est la distribution par origine religieuse des victimes du terrorisme dans le monde ? La population la plus touchée est bien sûr constituée par les musulmans. L’opinion publique occidentale oublie que le terrorisme dit islamique tue principalement des musulmans. La violence politique dans le monde musulman n’est pas explicable par l’inspiration islamique d’une partie des protagonistes dans les conflits en cours. L’explication de cette violence doit être recherchée dans les problèmes politiques structurels qui affectent les théâtres nationaux et internationaux, ainsi que dans le déni d’humanité dont sont victimes ceux qui sont contraints de penser que la violence seule peut contribuer efficacement à la lutte pour leurs droits légitimes. Ces dérèglements sont les causes profondes d’une réalité malsaine qui dure depuis trop longtemps et qui est aujourd’hui devenue insupportable.

Les problèmes dont il est question constituent la source de l’humiliation et de la frustration, qui poussent des musulmans à la radicalité religieuse. Énumérons-les : les interminables guerres et l’unilatéralisme américain au Moyen- et au Proche-Orient ; le soutien occidental aux régimes musulmans d’un autre âge et particulièrement à l’Arabie saoudite ; les violations répétées et impunies du droit international par le gouvernement israélien et son insistance à vouloir à la fois la paix et la terre ; l’analphabétisme et la pauvreté des masses musulmanes ; la situation désastreuse de l’égalité entre les sexes dans le monde musulman. La liste n’est pas exhaustive.

Une chose échappe souvent aux observateurs : certaines pratiques médicales ou scientifiques dérangent moins les musulmans que les chrétiens (clonage thérapeutique, contraception, avortement, euthanasie, enseignement de l’évolution, etc.). A chacun ses marottes. Il est pourtant étonnant de constater que ce ne sont pas des innovations scientifiques parfois discutables du point de vue éthique, comme le clonage, mais de simples œuvres de fiction (Salman Rushdie, Taslima Nasreen, les caricatures danoises) qui parviennent à mobiliser les musulmans. Même largement médiatisées, ces œuvres restent de l’ordre d’une expression individuelle. C’est d’ailleurs la réaction des musulmans qui les rend si célèbres. Sans la fatwa iranienne, qui le condamnait à mort, S. Rushdie serait resté un écrivain peu lu. Taslima Nasreen n’aurait jamais connu la traduction en langues occidentales de ses romans. La transgression, dont une dose raisonnable est parfois nécessaire au progrès de toute personne et de toute chose, ne peut être tolérée que par une population sûre d’elle ou un pouvoir politique légitime. La tolérance est le luxe du puissant. Or les sociétés musulmanes sont actuellement aux abois. Elles s’accrochent à une conception surannée de l’islam, qui ne respecte d’ailleurs pas toujours les sources sacrées de cette religion. Pataugeant dans les difficultés, les musulmans du monde entier manifestent leur besoin d’être reconnus. Certaines méthodes employées à cet effet cependant restent inacceptables et desservent largement la cause des musulmans et de l’islam. Aujourd’hui, le respect de leur religion est devenu pour bon nombre de musulmans dans le monde un enjeu capital en l’absence d’autres sources de fierté : réussite économique, production scientifique, création artistique, succès sportif, etc. Il faut donner aux musulmans des raisons d’espérer et les moyens d’être fiers d’eux-mêmes qui soient de nature séculière.

Il faut rendre aux musulmans la confiance en soi qui leur manque par le développement économique, politique et culturel de leurs sociétés, et par la garantie de l’égalité de chances à tous les hommes et à toutes les femmes. Alors les tensions autour de la religion tomberont rapidement. L’islam, dans sa conception et sa pratique, se sécularisera tant que les sociétés musulmanes vivront en paix et se sentiront respectées sur un pied d’égalité par le monde occidental. Ne doutons pas de la capacité des sociétés musulmanes à évoluer vers un État de droit et une organisation sociale compatible avec ce que nous appelons la modernité. Par contre, les Occidentaux, et plus particulièrement les Européens, sont-ils aptes à passer sans heurts le cap délicat de la globalisation, où l’Occident doit apprendre qu’il n’est pas le détenteur d’une civilisation prétendument supérieure ? A l’instar du monde musulman, un moment difficile attend le monde occidental qui doit se confronter à ses propres valeurs et accepter qu’il ne constitue qu’une partie du monde parmi d’autres et non le centre. Ne faudrait-il pas dès lors préparer les Occidentaux au dialogue interculturel autant que les musulmans ?



Ural Manço
Centre d’études sociologiques,
Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles (février 2006).
manco@fusl.ac.be

* Ural MANÇO (© 2006).

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