Le peuple palestinien
se réfère à de nombreux symboles, l'un d'entre eux
est l'université de Bir Zeit, près de Ramallah - le centre
intellectuel laïque de la société.
Pendant des années, Bir Zeit a également
symbolisé l'esprit de coexistence entre les deux peuples. Même
aux moments les plus sombres de l'occupation (quand l'université
pouvait être fermée immédiatement sur simple ordre
militaire), ils ont appelé à une solution fondée sur
la reconnaissance mutuelle des droits des deux peuples. Alors que leurs
positions étaient loin d'être populaires au sein de leur communauté,
et que certains les accusaient même de collaboration, ils souhaitaient
coopérer avec les forces de paix en Israël opposées
à l'occupation. Dans les années 80, mon éducation
politique s'est forgée, comme pour beaucoup d'autres, dans la voie
du combat civil et démocratique tracée par les conférenciers
de Bir Zeit, jeunes et idéalistes.
Il ne fait aucun doute que Bir Zeit a joué
un rôle important dans le triomphe de l'esprit de compromis et de
réconciliation au sein de la société palestinienne
à la veille d'Oslo, lorsque le peuple palestinien nous tendit les
mains en signe de paix, avec espoir et confiance.
La semaine dernière, Bir Zeit, à
son tour, s'est retrouvée dans les griffes de l'administration militaire.
Des bulldozers ont démoli la seule route qui relie Ramallah à
Bir Zeit et à quelque trente autres villages. Depuis lors, plus
personne n'entre ni ne sort - aucune ambulance, aucun camion de livraison,
aucun des étudiants ou conférenciers qui habitent à
Ramallah. Le ghetto de Bir Zeit a rejoint les ghettos de Gaza, les camps
de prisonniers de Jéricho, Jénine et Tubas, qui sont encerclés
de fossés et de bien d'autres obstacles. Cette semaine, les quartiers
sud et ouest de Ramallah ont également été isolés,
et le ghetto de Ramallah est passé d'un «encerclement lâche»
à un «encerclement étouffant».
Dans la nouvelle langue militaire, les ghettos
sont qualifiés d'«entités territoriales». Les
quotidiens parus ce dernier week-end ont dévoilé les plans
à court terme des forces israéliennes de défense (IDF):
Depuis Oslo, «les IDF considéraient les Territoires occupés
comme une entité territoriale unique», et cela imposait aux
IDF certaines contraintes, et autorisait un certain degré de liberté
pour l'Autorité Palestinienne et la population palestinienne. Le
nouveau plan revient au concept d'administration militaire qui a prévalu
au cours des années qui ont précédé Oslo: les
Territoires occupés seront divisés en 64 entités territoriales
isolées, chacune d'elle étant confiée à une
puissance militaire spéciale, «et il sera laissé à
la libre discrétion des commandants locaux» de décider
quand et sur qui tirer. Les IDF ont déjà procédé
au découpage de Gaza en entités territoriales, «mais
jusqu'à présent, il y avait simplement isolation, et non
traitement au sein de chaque entité» (Alex Fishman, Yediot
Aharonot, 9 mars 2001).
Maintenant que la retenue imposée par la
période électorale a pris fin, les IDF et le système
politique sont prêts pour la phase de «traitement». Et
nous parlons d'un «traitement» complet, qui inclut non seulement
les privations, les emprisonnements et le «pouvoir discrétionnaire
local» en matière de tirs, mais aussi l'élimination
personnelle planifiée des leaders palestiniens et la destruction
de l'infrastructure sociale.
Nous, qui avons grandi dans la mémoire de
l'holocauste, l'avons érigé pour nous-mêmes en référence
unique du Mal. Bien sûr, aucun crime ne pourra égaler et se
comparer à l'élimination systématique et planifiée
de six millions de personnes. Mais il semble que ce que nous avons intériorisé
de ce souvenir, c'est que tout mal qui se trouve en deça de cette
référence reste dans les limites de l'«acceptable».
Les cinq derniers mois ont constitué un
processus lent, mais systématique et planifié, d'élimination
des Palestiniens dans les Territoires occupés. Cela ne se retrouve
certes pas dans les statistiques du nombre de morts. Israël ne pouvait
se permettre des milliers de morts. Donc, des soldats, soigneusement entraînés
à cette fin, ont mené une chasse à l'homme - visant
les yeux ou les genoux, afin de blesser mais non de tuer, établissant
un quota journalier qui ne fait aucune distinction entre manifestants et
simples passants.
On dénombre à ce jour au moins 12.000
blessés, nombre d'entre eux sont aveugles, estropiés et mutilés.
Leur destin sera de mourir à petit feu, loin des caméras.
Pour certains, ce sera parce qu'aucun hôpital ne peut les prendre
en charge, pour d'autres parce que, handicapés, il leur sera impossible
de survivre en raison des privations et de la destruction des infrastructures
infligées à leur peuple. Mais nous nous en lavons les mains
- ceux qui meurent des suites de leur handicap n'entrent pas dans les statistiques
du Mal.
Les Palestiniens ne sont pas six millions dans
les Territoires occupés, et l'idéologie du mal n'est pas
la même non plus. L'idéologie nazie, bornée et absolue,
ne se rencontre que dans les centres messianiques des colons peuplant les
Territoires. L'armée et le gouvernement se contentent de protéger
le cadre de vie des colons. Et tous les autres sont seulement déroutés
par les Palestiniens, qui ne parviennent pas à saisir à quel
point notre désir de paix est immense.
Mais en Allemagne aussi, la majorité
des Allemands n'étaient pas des nazis. La majorité avait
seulement choisi de ne pas savoir.
[
Traduit de l'anglais par G. B. ] |