Il y a des circonstances où se taire est mentir, car le silence peut
être interprété comme un acquiescement (Miguel de Unamuno, professeur de
philosophie et recteur de l'Université de Salamanque, Espagne, 1933).
En tant que juif, je mens si je ne m'élève pas contre le directeur de
l'Institut d'études du judaïsme de l'ULB, qui, à la question de savoir
s'il pouvait y avoir du fondamentalisme dans la religion juive (ou de
l'intégrisme, je ne sais plus, mais en l'occurrence, ça ne fait pas
beaucoup de différence), répond « non », au cours d'un débat organisé le
dimanche 21 octobre par RTL. Non, dit-il, puisque sur les
613 commandements de la Torah, 610 peuvent être transgressés dans
certaines circonstances, notamment en cas de danger. S'il est vrai que
parmi les trois qui ne peuvent jamais l'être, deux sont capitaux (le
meurtre et l'inceste sont interdits, quoi qu'il arrive) et le dernier
(honorer Dieu, je pense) est respectable mais ne me concerne pas, la
« permission » de transgresser 99,51 % des préceptes n'en rend pas moins
beaucoup de juifs fondamentalistes, au point que même les Israéliens laïcs
effrayés, sont parfois forcés de quitter leur quartier suite aux
harcèlements dont ils font l'objet par les juifs religieux.
Est-on nécessairement anti- israélien et antisémite lorsqu'on ose
penser qu'Israël exagère ?
En tant que juif, je mens si j'approuve les cartes blanches publiées
dans « Le Soir » du 17 octobre, écrites par une brochette de personnalités
allant de l'ambassadeur d'Israël auprès des Communautés européennes à la
présidente du Centre communautaire laïc juif, en passant par le
coprésident du Comité des organisations juives de Belgique, ou le
président de Radio Judaica, critiquant les prises de position (ou les
silences) du Soir en faveur des Palestiniens (et, par conséquent, en
défaveur d'Israël), qui pourraient, lit-on dans un raccourci surprenant
d'une des cartes, mener en droite ligne à Auschwitz. Est-on nécessairement
anti-israélien, et par ledit raccourci, antisémite lorsqu'on ose penser
qu'Israël exagère; lorsqu'on ose dire qu'il y a des faibles et des forts;
que les forts n'ont pas toujours raison (c'est même écrit dans la Bible);
et que les forts sont précisément ceux qui peuvent se permettre d'être
généreux, comme a essayé de le faire le Premier ministre Rabin - et on a
vu comment un réactionnaire juif a agi mais, j'oubliais, il n'y a pas de
fondamentalisme chez les juifs -, et comme essaient toujours de le faire
le ministre Peres, l'ancien ministre Beilin et, heureusement, beaucoup
d'autres israéliens et de juifs dans le monde.
En tant que juif, je mens si je ne puis m'insurger contre le droit que
s'arroge M. Sharon d'envoyer ses chars en territoire autonome palestinien,
et ses hélicoptères abattre des proches de M. Arafat, tout en faisant
parvenir un ultimatum à l'Autorité palestinienne qui verrait quoi si elle
décidait de ne pas livrer ceux qui ont assassiné, la semaine dernière, le
ministre israélien du Tourisme. Bien sûr, d'un côté, les morts sont des
terroristes en puissance, et préparent des attentats, tandis que de
l'autre côté, le mort est un brave homme, un peu fondamentaliste ou
intégriste sur les bords, mais, tout de même, faudrait pas confondre. Nous
mentirions tous si nous refusions de voir l'abus de vocabulaire qui
consiste à qualifier de résistants ceux qui gagnent les guerres et de
terroristes ceux qui les perdent. Mais, quel bonheur pour nous tous,
vivants, juifs et non-juifs, qu'il y ait eu des hommes et des femmes,
terroristes ou résistants, qui ont pris les armes contre Hitler...
En tant que juif, je mens si j'accepte que dans un débat à la RTBF il y
a un an ou deux, le grand rabbin de Belgique, assimile à un « holocauste
lent » le mariage de juifs avec des non-juifs.
Je mentirais, évidemment, si je niais la Shoah, mais je mentirais aussi
si je disais que je n'avais pas lu avec attention l'ouvrage que Norman
Finkelstein a consacré à l'exploitation qui en est faite près de soixante
ans plus tard; ou si j'écrivais que je n'avais pas apprécié l'opinion de
Raul Hilberg, grand historien juif de la Shoah, qui considère que le livre
de Finkelstein « va dans la bonne direction ».·