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lundi 17
juillet 2006
En visite
familiale au Liban où réside la famille de mon épouse, j’assiste en direct
et avec douleur aux évènements actuels. Alors que le pays compte plus de 120
morts au moment où ces lignes sont écrites, il n’est pas sûr que les
européens aient bien pris conscience de l’ampleur des destructions et des
meurtres qui sont commis ici depuis plusieurs jours par l’armée israélienne.
Elle fait
ainsi payer à l’ensemble des habitants le rapt de deux soldats israéliens
que le Hezbollah comptait échanger contre une partie des prisonniers arabes
croupissant par milliers dans les prisons de la « seule démocratie du Proche-Orient
» et dont aucun président, aucun premier ministre, aucun député, en Europe
ou aux États-Unis, ne s’est encore préoccupé.
Aucun d’eux
ne s’est précipité, tout au long de ces années, pour demander leur «
libération immédiate ». Aucun d’eux ne s’est soucié ce faisant, de
désamorcer l’un des fondements de cette crise et de rétablir un peu
la balance.
Faire
payer aux libanais ce rapt et le soutien d’une large partie de la
population à la « résistance », faire payer aux leaders politiques le fait
de n’avoir pas pris le risque, depuis le départ des syriens, d’une nouvelle
guerre civile pour désarmer le Hezbollah, leur faire payer l’hésitation
qu’ils ont manifesté à accepter de jouer, ce faisant, ce rôle auquel on a
tenté de réduire l’autorité palestinienne, celui d’une police intérieure au
service des intérêts israéliens ou occidentaux dans la région, ce sont sans
doute là les raisons de cette agression sanglante de l’armée israélienne.
Même si elle prend fin rapidement, il faudra des années pour effacer
les traces des destructions dont cette armée s’est rendue coupable ces
derniers jours.
Bien que ces propos ne pèsent pas lourd face à la désinformation qui domine
en Europe dès qu’il est question du conflit entre Israël et ses voisins, il
faut redire que l’armée israélienne est seule responsable de cette furie
destructrice que rien ne justifiait. S’il a enlevé deux soldats, le
Hezbollah n’a pas porté atteinte à leur vie et il n’a attaqué les zones
civiles israéliennes qu’en réponse aux bombardements aussi massifs
qu’incompréhensibles de populations civiles au Liban Sud, dans les banlieues
Sud de Beyrouth, à Baalbek et presque partout ailleurs. « Inadmissible » ou
pas, cet enlèvement autorisait-il la destruction d’un pays entier ? Oui sans
doute, quand on considère que les arabes "ne comprennent que ça" (chercher
la filiation...).
Par
ailleurs et quoiqu’on vous en dise ici, je vous assure qu’il n’y a aucune
commune mesure entre les roquettes tirées par le Hezbollah et les puissantes
bombes incendiaires des israéliens qui s’abattent nuit et jour sur les
villes, les immeubles (des bombes incendiaires pour plus de « dégâts »), les
ponts, les usines. Au demeurant, on n’a toujours pas entendu dire que
l’armée de la Honte avait réussi à neutraliser des combattants du Hezbollah.
Les civils, apparemment, suffisent. De préférence musulmans et surtout
chiites, mais personne ici n’est à l’abri. Pas même le premier ministre.
Comme en Palestine au même moment, les meurtres de civils, hommes, femmes,
enfants, les meurtres délibérés de familles entières se multiplient.
Ils ont débuté bien avant que les premiers morts ne se comptent en Israël.
Parmi les dizaines de morts et les centaines de blessés dont de très
nombreux enfants, au moins 3 familles de 7 à 9 personnes ont ainsi été
décimées dans le sud du Liban dès les premières heures de l’opération en
cours et de nouvelles informations de ce type se succèdent régulièrement sur
les TV allumées en permanence.
Dans
certaines régions du Sud, les bilans ne sont pas encore connus avec
précision, les informations circulant de plus en plus difficilement entre
cette région et le reste du pays. Nous savons seulement que l’armée
israélienne y a utilisé des bombes au phosphore, que les bombardements sont
continus, que les cibles sont indifférenciées et que tout le monde est
terrorisé. Dans tout le pays, les
destructions des infrastructures civiles sont systématiques. Les
routes et autoroutes, les ponts, les aéroports, les ports mais aussi des
réserves de carburants, des stations services, des centrales électriques,
des barrages électriques, toutes ces infrastructures sont systématiquement
pulvérisées ou mis hors d’usage.
Depuis deux
jours, ce sont aussi les casernes de pompiers (à Tyr où des habitants
s’étaient réfugiés), les casernes militaires (à Tripoli), les usines même
alimentaires (l’usine Liban Lait près de Baalbek a été détruite cette nuit)
qui sont prises pour cible. La présence sur les routes d’une foule de
familles, de touristes et de travailleurs étrangers tentant de fuir le sud
vers le nord, ou le Liban lui-même vers la Syrie n’empêche pas ces routes
d’être bombardées et de nombreuses personnes y ont laissé leur vie. Après
que des tracts largués par l’aviation israélienne aient poussé les habitants
d’un village à le fuir en vue d’une prochaine attaque, des habitants se sont
dirigés vers les locaux des Nations Unies pour obtenir protection. Après le
refus des « soldats de la paix », ces personnes sont parties sur les routes,
vers le Nord où le bombardement de leur véhicule a tué 22 personnes et, à
nouveau, décimé toute une famille.
En quelques jours, des années de reconstruction physique, politique et
psychologique ont volé en éclat.
Alors que le pays, d’année en année tentait difficilement de se relever de
sa guerre civile, c’est à nouveau l’image du chaos qui envahi l’écran. Le
sentiment terrible que toute cette folie destructrice n’aura jamais de fin.
Que tout sera encore et toujours à recommencer, à reconstruire pour être à
nouveau réduit en pièce par un État sans honneur ni dignité, seulement
préoccupé de maintenir les sociétés voisines dans un sous-développement qui
le rassure sur l’illusion de sa propre supériorité et de sa sécurité.
Après la
destruction de la Cisjordanie il y a quelques années, de Gaza aujourd’hui,
la puissante armée israélienne sème à nouveau la mort et la destruction au
pays du Cèdre, toujours sous le regard des dirigeants européens qui ne
semblent craindre qu’une chose : qu’Alain Finkelkraut ne les désigne comme «
antisémite » parce que « trop critique envers Israël ». Alors que les autres
pays du Moyen-orient semblent sagement attendre que leur tour arrive, les
dirigeants français quant à eux abandonnent les libanais. S’ils furent
prompts à imposer la fin du protectorat syrien au Liban, ils les laissent
aujourd’hui mourir sous les bombes israéliennes.
Que vont
devenir les nôtres ? C’est la question angoissante que tous ceux qui ont de
la famille ou des amis au Liban se posent maintenant, en priant Dieu
d’épargner leur vie et en pleurant tout ce gâchis, toute cette dévastation
aussi inutile que cruelle. Les dirigeants israéliens promettent que leur
guerre criminelle sera longue. Le Hezbollah promet des ripostes à la hauteur
des crimes commis par les militaires israéliens. Les hôpitaux sont pleins,
les médicaments manquent, l’État, l’armée, les services publics semblent
paralysés et commencent déjà à être directement pris pour cibles. Le prix
des produits alimentaires a commencé à augmenter.
Certaines denrées essentielles vont bientôt se faire rares.
Les ports et les routes étant coupés ou détruits et le blocus toujours actif,
l’approvisionnement des villes va très rapidement devenir difficile.
L’essence ne va pas tarder à manquer, mais aussi l’électricité puis l’eau
potable, ce qui est déjà le cas dans certaines villes. Après le départ des
travailleurs saisonniers, les agriculteurs ne trouvent plus d’ouvriers pour
cueillir les fruits. Tous les projets de constructions sont arrêtés, les
magasins, les restaurants, les rues sont vides. Beaucoup de personnes ont
cessé de travailler.
Le chômage risque maintenant d’augmenter très rapidement. La faillite menace
les nombreuses personnes qui ont investi ces dernières années dans divers
projets commerciaux. La pauvreté grandissant et l’État s’affaiblissant, on
ne peut que craindre que les processus de replis communautaires et le
clientélisme sur lequel ils s’appuient vont s’accentuer. Ce sont l’ensemble
des équilibres sociaux, politiques et économiques, déjà instables, qui sont menacés.
C’est le chaos qui, plus que jamais, menace aujourd’hui le Liban.
Détruire
pour détruire, isoler, diviser, désespérer, semer puis entretenir la haine,
appauvrir voir affamer : tandis que les dirigeants américains et
britanniques ont fait de l’Irak un nouveau Liban, les dirigeants israéliens
font aujourd’hui du Liban une nouvelle Palestine, avec la complicité passive
sinon active des dirigeants français et européens.
Il est
22h00, ce 16 juillet. Les murs tremblent. Aux grondements sourds des avions
répondent les explosions. Elles ont lieu a quelques kilomètres (Chtura,
Baalbek, Saad Nayel, Rayak...), mais le souffle menace de faire exploser les
vitres de
la maison. Le
père de ma femme s’amuse de nos airs effrayés et ne semble pas s’inquiéter.
Depuis 30 ans, il en a vu d’autres.
On se
réfugie dans les coins, loin des vitres, pour mettre notre fils de 9 mois en
sécurité. Hady porte bien son nom. Il semble calme et serein. Avec un air
mi-amusé mi-étonné, il regarde les voisins d’en haut, très agités, venus se
réfugier ici. Avec sa maman, nous lui chantons des chansons et je le fais
rire pour ne pas qu’il s’inquiète. La nuit sera longue, avec deux ou trois
alertes de ce type. Sa jeune tante de 12 ans, en âge de comprendre, a peur
mais tente de contenir ses larmes. Que Dieu les protége.
Dans
quelques jours sans doute, les services français organiseront notre sortie.
Nous mettrons notre fils à l’abri. Devrons-nous laisser sa jeune tante seule
se réfugier dans les coins de la maison avec ses parents ? "Seulement les
européens" m’a rétorqué la personne à l’ambassade.
Quel monde
pourri.
Zahlé, Liban - 17 juillet 2006
Willy Beauvallet
Membre du
Collectif une école pour tous (tes) / contre les lois d’exclusion
de
Strasbourg . Etudiant - chercheur en science politique
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