LEV GRINBERG, Professeur de Sociologie politique à Université Ben Gourion
de Beer Sheva en Israël.*
(Traduction:
Stephane et Victor Ginsburgh)
Le
meurtre de Sheik Ahmad Yassin fait partie d'une politique générale menée
par le gouvernement de l'Etat d'Israël qui peut être décrite comme un
génocide symbolique. Incapable de s'affranchir du traumatisme de la Shoah
et de l'insécurité qu'elle a causée, le peuple juif, victime suprême du
génocide, inflige actuellement un génocide symbolique au peuple
palestinien. Parce que le monde ne permettrait pas une élimination totale,
c'est une annihilation partielle qui en tient lieu. En tant qu'enfant du
peuple juif, en tant que citoyen israélien, je condamne cet acte
abominable et j'en appelle à la communauté internationale pour sauver
Israël de lui-même; en particulier, j'exhorte la Communauté européenne à
intervenir d'une manière directe et active pour arrêter le bain de sang.
Les liens complexes entre le peuple juif et l'Europe ne sont pas encore
tranchés, et il est temps d'agir; non parce que l'Europe doit exorciser sa
culpabilité, mais bien parce qu'elle est aussi responsable du futur de
notre monde.
Qu'est-ce qu'un génocide symbolique? Chaque peuple a ses symboles: des
dirigeants nationaux et des institutions politiques, une patrie, des
générations passées et futures, et des espoirs. L'Etat d'Israël les
détruit systématiquement tout en utilisant un extraordinaire jargon
bureaucratique. Le terme officiel utilisé par l'armée israélienne pour la
liste de leaders et d'activistes palestiniens à liquider est «banque
des cibles» (1). Il y a quelques mois déjà, le ministre de la Défense
avait avancé l'idée qu'Arafat devrait être «exterminé». Alors
qu'aujourd'hui la liquidation de Sheik Yassin est une «opération
réussie», cette idée refait à nouveau surface et est l'objet d'un
débat public qui devient légitime. Alors qu'Arafat est emprisonné à
Ramallah depuis décembre 2001, personne n'est encore parvenu à changer la
position d'Israël pour permettre au Président palestinien de retrouver une
certaine liberté de mouvement. Sa mise en cage à Ramallah a fini par
symboliser l'emprisonnement du peuple palestinien tout entier.
La
terre palestinienne est progressivement rongée par les colonies de
peuplement, découpée par des barrages routiers et par ce que le jargon
officiel nomme «barrière de sécurité». Il s'agit en fait d'un
démantèlement systématique des dernières ressources territoriales qui
restaient aux Palestiniens et qui leur laissaient encore l'espoir de voir
un jour naître un état indépendant. Constant dans ses actions, le
gouvernement de l'Etat d'Israël, qui cache ses intentions derrière des
termes délavés tels que «feuille de route» et «processus de paix»,
détruit non seulement le leadership palestinien, mais également tous les
espoirs d'indépendance de son peuple. D'après Sharon, aucune négociation
ne peut être entreprise sous la pression d'attaques terroristes; mais
lorsque les organisations palestiniennes ont annoncé un cessez-le-feu
unilatéral en décembre 2001 et en juillet 2003, il s'est obstiné à refuser
d'entrer dans le «processus de paix», et le répit temporaire a
finalement été rompu par un retour à la politique des «exécutions
ciblées».
Les
réactions des pays européens qui ont exprimé leur «préoccupation relative
à la poursuite du processus politique» suite à l'assassinat de Cheikh
Yassin sont tout simplement ridicules. En réalité, elles récompensent le
gouvernement d'Israël qui n'est pas le moins du monde intéressé par un tel
processus. Mais de quel processus de paix parlons-nous donc? Et en termes
politiques, qu'est-il arrivé au gouvernement Sharon depuis sa formation en
février 2001? Il y a eu le Rapport Mitchell, le Plan Zinni, le Plan Tenet,
suivis par l'initiative de Bush et la Feuille de Route suggérant aux
Palestiniens de procéder à des réformes institutionnelles, et leur
promettant en retour un «Etat temporaire» en 2003 et un «Etat
indépendant» en 2005. Qu'en reste-t-il? Un Premier Ministre
Palestinien, Abu Mazen, a été élu. Le gouvernement israélien l'a humilié
jusqu'à ce qu'il démissionne. Y a-t-il eu le moindre progrès depuis la
désignation d'Abu Ala qui le remplace?
Une
partie de la discussion est centrée sur le droit qu'à Israël de se
défendre. Que peut bien signifier un tel droit après 37 années
d'occupation militaire? Comment est-il possible d'appeler «défensives»
des actions qui visent uniquement à préserver un régime d'occupation? La
seule défense acceptable d'Israël est celle de ses frontières légales et
se situe à l'intérieur de son territoire. Le terrorisme est une réaction.
Une réaction terrible, cruelle, inhumaine et immorale, certainement
stupide d'un point de vue politique, mais c'est une réaction. C'est la
cause qui doit en être traitée et pas seulement les effets.
La
discussion relative au «processus de paix» et au «droit de se
défendre» est une vaste duperie dont le seul dessein est de couvrir le
génocide symbolique mis en oeuvre par le gouvernement israélien. La
destruction de l'embryon de société, des institutions et des
infrastructures mises en place par l'Autorité palestinienne d'abord est
suivie par la destruction de ce qui reste des maigres espoirs: les
assassinats de leaders et de gens ordinaires, hommes et femmes, enfants et
vieillards, en prétextant que les «cibles qui doivent être liquidées»
se cachent derrières des citoyens. Le gouvernement de l'Etat d'Israël
transforme progressivement les Palestiniens en shahids (martyrs),
et le conflit du Moyen Orient en guerre sainte, en croisade, ou en
jihad.
Cette
politique dangereuse engendre une menace existentielle grandissante, non
seulement pour le peuple palestinien mais également pour l'Etat d'Israël
et ses citoyens. Elle met en danger l'équilibre du Moyen Orient tout
entier. Le gouvernement entraîne le peuple israélien dans une
confrontation alimentée par le besoin de vengeance immédiate au dépens de
la construction d'un futur stable. En l'absence d'une Autorité
palestinienne viable et d'une force qui lui permettrait de se défendre
contre l'occupation israélienne, il faut une intervention internationale
et le déploiement d'une force de paix de l'Onu (pas des Etats-Unis!); pour
protéger les Palestiniens tout d'abord, et les Israéliens indirectement.
Aussi longtemps que les Palestiniens seront en danger, nous, Israéliens,
le resterons également. Il ne fait aucun doute qu'une telle action serait
perçue comme une victoire du côté palestinien et ne serait pour le moins
pas appréciée par le gouvernement israélien. Mais sans ce sentiment
d'avancée politique substantielle de la part des Palestiniens, il y a peu
de chance de voir un jour la fin de ce conflit. Seule une protection
internationale nous encouragera à parler d'une solution permanente. Si
nous ne brisons pas le cycle sanglant de la violence et de la vengeance
tribale, il n'y a pas d'issue positive. Il est de la responsabilité du
monde, et principalement de l'Europe, d'arrêter le gouvernement de l'Etat
d'Israël. Le monde a les moyens pour ce faire et il est temps qu'il en
fasse usage. Car dans les circonstances actuelles, tout silence sera
considéré comme un acquiescement.
(1)
«target bank»
© La
Libre Belgique 2004