|
Depuis
le discours de Sharon où il déclarait qu’Israël ne
pouvait continuer à occuper
trois millions de Palestiniens car ce n’ était bon ni pour les
Israéliens ni pour les Palestiniens, on a vu au travers des polémiques qui
ont suivi cette déclaration combien l’usage des mots est strictement
réglementé par les autorités israéliennes. Rien d’étonnant à cela puisque le
phénomène est récurrent dans tous les conflits et chez tous les
protagonistes : des articles parus dans la presse israélienne et étrangère
ont d’ailleurs déjà analysé ce phénomène. Ainsi le mot
casbah utilisé pour
désigner la vieille ville de Naplouse ou d’Hébron est utilisé en-dehors du
contexte palestinien (dans lequel le mot n’est pas d’usage) et fait
manifestement référence à la période coloniale au Maghreb, sa connotation
négative faisant partie de l’héritage européen.
Il
n’est dès lors pas déplacé de se demander pourquoi aujourd’hui sur les
antennes de Kol Israël en
français et en anglais, dans les colonnes du
Haaretz ou du
Jérusalem Post en anglais, on
utilise à profusion le mot arabe de
houdna
pour désigner la trêve, l’armistice auquel
devraient aboutir Palestiniens et Israéliens après accord entre le Hamas et
le Jihad islamique et le premier ministre, Abou Mazen. En hébreu, comme en
français ou en anglais, il existe un vocable précis que ces médias utilisent
peu ou en manière de traduction du terme arabe. On a déjà pu constater une
pratique analogue quand les Israéliens se sont mis à utiliser le mot
tanzim :
alors que ce mot en arabe signifie simplement
organisation (et donc
organisation d’un parti aussi), à force d’utilisation orientée, il est
devenu synonyme d’organisation armée du
Fatah et finalement
d’organisation terroriste. Pourquoi donc aujourd’hui, dans la période
délicate de l’application de « la feuille de route », les médias (du moins
en langue étrangère) s’ ingénient-ils à parler de
houdna
plutôt que de trêve ?
La
réponse n’est pas évidente mais on peut avancer quelques éléments à la
lumière des exemples passés amplement analysés, y compris par des analystes
israéliens. Tout d’abord, en se servant d’un mot étranger - qui plus est
arabe - on établit entre le lecteur (ou l’auditeur) et le mot une distance :
le mot n’appartient pas à mon vocabulaire habituel, il m’est étranger et
donc étrange ; finalement, il ne renvoie pas directement à un sens connu et
donc est sujet à toute interprétation qu’on voudra me suggérer (c’est le cas
de tanzim).
Ensuite, étant emprunté à la langue de l’autre, il désigne quelque chose qui
est propre à l’autre, qui fait partie de son univers : une
houdna
est-elle une trêve comme les autres,
comme ce que, moi, j’entends par trêve ? Ne serait-ce pas une trêve « à la
palestinienne » voire « à l’arabe » en général?
C’est ce que confirme un bref tour
d’horizon de la presse israélienne en anglais. Dans l’édition électronique
du Haaretz du 23 juin 2003,
plus précisément, dans un article intitulé « Hamas may agree
to cease-fire today », on trouve le mot
houdna
explicité entre deux tirets par « cessez-le-feu
tactique ». Par ailleurs dans le même journal mais le 25 juin, on
peut lire le titre suivant : « PM : Irrespective of hudna, Israel will hit
‘ticking bombs’ ». Dans ce cas-ci, l’utilisation du mot arabe fait mieux
passer la pilule : dans l’atmosphère de la « feuille de route », mieux vaut
dire « Sans tenir compte de la
houdna
(affaire palestinienne), Israël frappera … » que « Sans tenir compte de la
trêve (demande américaine faite aux deux parties)… ». De son côté, cité par
le New-York Post ou par
Reuters (J.
Heller, « Israel pours scorn on ceasefire », 23 juin 2003, 10h54), le
général Amos Gilad dit que « aucun
espoir ne peut être mis dans cette
houdna » et plus loin il ajoute que « la
houdna est un cessez-le-feu
dont le but est la réorganisation de sorte qu’elle peut même mener à des
actes meurtriers plus terribles ». Mais le plus étonnant, c’est
de voir définir la
houdna,
non seulement par les journaux israéliens (par ex.
Haaretz, 26 juin 2003, Arn.
Regular, Al. Benn et Nath. Guttman, « Truce announcement not expected until
weekend ») mais encore dans les dépêches de
Reuters ou de l’AP,
comme « temporary truce »
(par ex. Reuters, 26 juin,
N. Al-Mughrabi, « Arafat says truce imminent ») ou « un
cessez-le-feu établi pour une durée déterminée » (par ex.
AP, 22 juin 2003,
« Le Hamas menacé étudie l’idée d’un cessez-le-feu ») Belle
lapalissade ! Tout le monde sait qu’une trêve est un arrêt temporaire des
hostilités mais ici, sous couvert de traduction, en ajoutant temporaire, on
semble donner une caractéristique propre à la
houdna qui
ne serait pas celle de toute trêve: le champ est libre alors à tous les
commentaires sur le sérieux de la trêve, sur son utilisation tactique etc.
Mais l’interprétation va plus loin.
Ainsi, dans le Jerusalem Post
en ligne du 23 juin, dans un article signé par Margot Dudkevitch, Arieh
Spitzen, chef du Bureau palestinien au Département de coordination des
activités gouvernementales dans les Territoires, non seulement – ce qui est
bien normal - émet une opinion critique sur la
houdna
qui n’arrêtera pas les complots du Hamas contre Israël mais encore relie la
houdna
à l’islam. Le Haaretz en
ligne du 26 juin 2003 (article cité plus haut) reprend cette idée en
écrivant que l’Autorité Palestinienne veut conclure « le
cessez-le-feu - connu aussi sous le nom de houdna islamique - … ».
La voie est
ouverte : la
houdna est un concept islamique, fait
référence à la religion de l’autre et renvoie donc à la méfiance
qu’on a vis-à-vis de l’islam, en Israël comme ailleurs. Les agences de
presse étrangères embrayent dans ce sens : une dépêche de
Reuters du
23 juin 2003 (J. Heller ,
« Israel
pours scorn on truce with militants », 9h51) dit que le terme
houdna !
est le terme utilisé par les militants pour désigner « un
cessez-le-feu temporaire dans la tradition islamique ».
L’AP (« Le Hamas
menacé étudie l’idée d’un cessez-le-feu », 22 juin 2003), pour sa part, se
fend d’un long commentaire érudit :
« Le succès du plan pourrait bien dépendre d’un concept juridique datant de
la naissance de l’islam : une « houdna » ou cessez-le-feu établi pour une
durée déterminée, généralement entre musulmans et non musulmans. L’histoire
de l’islam est imprégnée par cette notion. Le prophète Mohamed est le
premier à avoir négocié une « houdna » avec des adversaires en 628 à la
Mecque, la première ville sainte de l’islam. Une telle option permettrait au
Hamas de négocier sans perdre la face. (…) Certains critiques israéliens
affirment toutefois qu’une « houdna » implique que la partie musulmane
puisse la rompre à tout moment, une affirmation que rejettent des érudits
palestiniens ». On remarquera l’extraordinaire synthèse établie
par le journaliste : la
houdna
est un héritage islamique ancien et lourd (imprégné, Mohamed, la Mecque),
c’est un cessez-le-feu pour une durée déterminée et plus intéressant, elle
implique qu’elle puisse être rompue par la partie musulmane. Bien sûr,
l’auteur de la dépêche prend ses distances en citant des critiques
israéliens et en citant la réponse d’érudits palestiniens. N’empêche qu’il
ne semble pas savoir que toute trêve (ou tout cessez-le-feu) comporte le
risque d’être rompue par chacune des parties puisque par essence, elle est
temporaire et que donc, cette formulation est bel et bien orientée. En
effet, pour les Israéliens, les musulmans ne sont pas fiables ou loyaux et
comme en l’occurrence, on traite avec le Hamas et le Jihad islamique, nul
n’est besoin d’en rajouter. Libération,
dans son site internet, n’est pas en reste. Sous la plume de Jean-Luc
Allouche, le 26 juin 2003 (« Israël : le Hamas réserve sa réponse pour la
trêve »), on peut lire: « En fait, les
discussions se poursuivent depuis plusieurs jours, à Damas, à Gaza, au
Caire, sur ce cessez-le-feu entre les organisations extrémistes et
l’Autorité Palestinienne sous la forme de houdna, la trêve traditionnelle
dans le monde arabo-musulman, qui ne signifie pas la fin définitive des
hostilités ». Ici la
houdna
est devenue traditionnelle, elle est élargie au monde arabo-musulman
(l’adjectif est moins connoté que islamique) et, comme dans les
traductions/interprétations plus haut, elle signifie implicitement que la
partie palestinienne recommencera les hostilités.
Même si elle se fait, la trêve/
houdna
est déjà entachée de tant de vices que sa faillite est prévisible : cette
faillite ne pourra qu’être mise sur le compte des Palestiniens, les
Israéliens n’ayant rien à faire avec une
houdna
arabe, islamique, temporaire et donc félonne. Dernière péripétie d’ailleurs,
les Israéliens disent ouvertement que la trêve ne les intéressent que peu
(c’est une affaire inter-palestinienne) et que ce qu’il faut c’est
démanteler le réseau terroriste du Hamas. La trêve était enterrée avant même
d’avoir vu le jour, et les médias avaient déjà préparé la voie.
Il apparaît ainsi que le mot arabe
permet aux journalistes et commentateurs israéliens - mais à leur suite,
étrangers aussi - d’interpréter la trêve. D’un côté le mot, parce qu’il
appartient à la langue de l’autre, est déjà connoté. De l’autre, parce qu’il
n’est pas compréhensible immédiatement, il demande une traduction que, la
plupart du temps, les journalistes présentent sous la forme d’un
commentaire. On constate que les adjectifs accolés au mot trêve dans les
traductions tentent de dévoyer son sens, soit en insistant sur son caractère
temporaire, soit en l’orientant religieusement.
En
conclusion, l’utilisation de mots arabes par les médias israéliens n’est pas
innocente: de
casbah à
tanzim
en passant par
houdna, les motivations sont claires. La réutilisation
mécanique de ces mêmes vocables par les médias non-israéliens pose donc
problème puisqu’on véhicule ainsi des intentions politiques qui font partie
de l’effort de propagande d’une des parties en conflit. Saluons au passage
Le Monde qui, à ma
connaissance, n’a pas versé dans le piège et le correspondant de la BBC à
Jérusalem qui se contente de constater l’apparition d’un nouveau mot arabe
dans le lexique du conflit au Moyen-Orient et qui le traduit simplement par
« trêve ».
Marianne Blume, philologue
classique, coopérante à Gaza.
Note : Tous les documents consultés
l’ont été sur internet. |