Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations

(I.R.F.A.M.)

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Dissonance culturelle et intégration à l'école chez les adolescentes maghrébines*

DR. ALTAY A. MANÇO 

La recherche proposée tentera d'approfondir l'analyse des liens entre la gestion de la conflictualité culturelle et l'intégration scolaire parmi les jeunes filles issues de l'immigration musulmane en France et en Belgique. Il s'agit d'observer et de décrire, dans leur diversité, les stratégies de réduction de la dissonance culturelle chez des adolescentes placées dans un contexte socio-economique multiculturel et inégalitaire. Dans ce cadre, on fait l'hypothèse d'un lien entre, d'une part, l'existence d'une gestion efficace des conflits de normes et, d'autre part, un niveau appréciable d'intégration scolaire chez des jeunes filles issues de l'immigration maghrébine dans les bassins parisien et liégeois.

MÉTHODE

Ainsi, une batterie de 126 questions est proposée (en dehors des contextes scolaires et familiaux) à 132 jeunes filles (15-16 ans) d'origine algérienne ou marocaine. L'outil d'investigation permet de situer le long d'échelles d'attitudes :
les choix de valeurs des jeunes et de leurs familles (évaluation des conflits potentiels dans des domaines comme le rôle social de la femme, la question du mariage, la sexualité et les relations aux parents et à la fratrie, etc.),
le niveau d'insertion scolaire (réussite scolaire, projets, perception de l'avenir professionnel, attachement au milieu scolaire et aux camarades d'école, etc.).
Les données récoltées sont analysées par des méthodes statistiques ad hoc et permettent décrire la structuration identitaire du groupe étudié et de dégager des liens entre différents modes de gestion des conflits et différents types d'intégration scolaire.

RÉSULTATS

Les données recueillies auprès des jeunes filles d'origine étrangère ont permis d'extraire un score évaluant le degré de conflictualité / entente du vécu familial des jeunes filles, s'agissant des thèmes tels que du rôle de la femme, des relations entre les sexes et des relations intergénérationnelles. Cet axe permet de distinguer les sujets en entente avec les principes de leur famille des sujets en situation conflictuelle avec les valeurs de leur culture familiale. Les différents critères ou dimensions de cette opposition sont : la qualité des relations à la fratrie et à la famille éloignée ; la communication parents / enfants , le respect et l'obéissance des parents et la possibilité d'autonomie des jeunes.

On constate que la majorité des jeunes filles se situent autour de la moyenne, ce qui pourrait vouloir dire qu'elles se placent entre un sentiment de conflit et d'entente avec leurs parents. Mais une certaine conflictualité pouvant parfois s'avérer importante est exprimée par un peu moins d'un quart des futures femmes.

Pour toutes les questions portant sur la relation fille - parents, on s'aperçoit qu'un respect mutuel règne : les jeunes filles estiment que leurs parents leur font « souvent plaisir » (76 %), ne ménagent pas leurs « efforts pour elles » (88 %), ... Les enquêtées estiment « bien s'entendre » avec leurs parents (82 %), les « respecter en tout point » (65 %), etc. Ainsi, la majorité des jeunes filles réprouvent le fait de « sortir en cachette, sans que leurs parents ne le sachent ». En revanche, 44 % avouent « devoir mentir à leurs parents pour éviter les ennuis ». Pour 72 % d'entre elles, en cas de conflit, il est toujours possible de « trouver le moyen de se réconcilier avec son père ». Pour la grande majorité des jeunes filles, la réconciliation passe par la médiation, de la mère, des proches parents et de la fratrie (86%).

Il existe toutefois quelques points sensibles au sein de cette entente : à l'item « Je peux vraiment parler de tout avec mes parents », 64 % des jeunes filles réagissent par la négative. Pour autant de jeunes, il subsiste un très net écart entre leurs idées celles de leurs parents. Mais le point à propos duquel le questionnaire révèle le mieux le conflit intergénérationnel potentiel en contexte immigré musulman est assurément le rapport au mariage exogame à propos duquel certaines jeunes filles musulmanes ne discutent jamais avec leurs parents. Si leur position semble claire sur le fait qu'elles « ne veulent pas épouser un français /belge » (73 %), le point de vue des jeunes filles est par contre est beaucoup plus flou par en ce qui concerne la religion de leur futur époux. Pour l'item « Je n'épouserais jamais un nonmusulman », elles sont 51 % à approuver. Pourtant, 83 % déclarent que « l'origine de l'être aimé n'a aucune importance » ... 71% des jeunes filles de l'échantillon accepteraient d'épouser un français (ou un belge) s'il se convertissait ... Il est vrai également que les principes culturels musulmans, comme le respect de la virginité avant le mariage, ont manifestement été intégrés par ces jeunes filles. En outre, elles montrent l'intention « d'élever leurs enfants comme des musulmans, dans le cas d'un mariage avec un français ou un belge » (68 %) : très marquées par leur éducation, elles sont également très attirées par leur environnement.

En extrapolant cette « opposition » entre stéréotypes traditionnels et stéréotypes renvoyés par la société « moderne», on pourrait rendre compte d'un certain nombre de paradoxes quant aux images parentales : quand on leur affirme, «Les jeunes doivent absolument obéir à leurs parents », plus de 73 % des jeunes filles musulmanes sont « d'accord » ce qui contraste avec les réponses à d'autres items qui indiquent un voeu d'émancipation féminine dans la « société moderne », alors que 68 % d'entre elles déclarent que leur mère est un modèle à suivre. 

La corrélation de ce score « entente / mésentente familiale » avec d'autres items montre, par ailleurs, qu'au sein de la famille, moins les tâches ménagères sont partagées par l'ensemble de la maisonnée, plus les jeunes filles sont en conflit avec leur famille. De la même manière, plus ces adolescentes avouent « vivre au jour le jour », plus elles sont en situation de mésentente familiale. En revanche, les jeunes filles qui veulent faire des études supérieures s'entendent mieux avec leur famille que celles qui veulent s'orienter vers une section professionnelle ou qui restent indéterminées quant à leur avenir. Les jeunes filles qui estiment « pouvoir réaliser leurs projets » ont de meilleurs rapports avec leurs parents.

Les données recueillies auprès des jeunes d'origine étrangère ont permis d'extraire, deux autres facteurs caractérisant l'insertion socioscolaire desjeunes filles: le sentiment de bien-être à l'école et l'estime de soi en contexte scolaire. Ces facteurs contribueront à évaluer les liens entre structuration identitaire et intégration à l'école.

Les deux indicateurs de l'intégration socioscolaire proposés sont corréfés avec le score factoriel qui permet de caractériser la qualité des relations des jeunes filles avec leurs familles. Ainsi, on remarque que plus adolescentes s'entendent bien avec leur famille (indice de conflictualité / entente positif), plus elles semblent épanouies dans le cadre de leur milieu scolaire. La corrélation avec l'autre indicateur d'intégration socio-scolaire montrent que plus les jeunes filles ont de bons rapports avec leur famille (faible conflictualité), meilleure est leur estime de soi scolaire, et inversement : les relations statistiques à ces divers niveaux sont fortes, positives et significatives.

CONCLUSION

Dans le cadre de cette étude exploratoire, notre question principale était de savoir s'il existait un lien entre le conflit intrafamilial (que peut entraîner le développement identitaire en situation d'acculturation) et l'insertion à l'école. L'étude des correspondances statistiques entre, d'une part, l'entente / la conflictualité familiale (approchée à partir des positions respectives sur le rôle de la femme, le mariage, la sexualité, etc.) et, d'autre part, les indicateurs de l'inté- gration scolaire montre le rôle important de la capacité des jeunes filles à se projeter dans l'avenir, à réaliser leurs desseins, ou, encore, à s'identifier positivement aux adultes de leur entourage. De ce point de vue, notre échantillon (au moins les deux tiers) se révèle être en bonne voie d'intégration, en associant le respect de certaines valeurs traditionnelles et une introduction possible dans la vie sociale du pays d'accueil.

 


* Travail réalisé, en 1998/99, par un groupe d'étudiants de l'Institut de Psychologie de l'Université de Paris V - Sorbonne et de la Haute Ecole de la Province de Liège (I.P.E.P.S.), dans le cadre du séminaire « Identités, conflits et intégrations » dirigé par A. MANÇO, Groupe d'Etudes et de Recherches sur la Psychologie de l'Adolescent (G.E.R.P.A.), Université de Paris V. 
Les étudiants ayant participé à la recherche sont: C.-A. BOISSEAU, J. BERREBI, S. BENSALLAH, P. BOURSALY, F. GODINEAU, B. JASPAR, T ROCHE, M. KASROU, L. LAURENSIS, S MINSKI, F. STEFFEN, E. SHWERTNER-MALLEM, 0. ZALWEDDINE.

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Contact: Altay MançoWeb Master Update: 14 juin, 2010