| Plus de 10 % de la population totale de la Belgique sont
des étrangers. Depuis 1960, les flux d’immigration principaux viennent du
Maghreb, de la Turquie et de l’Afrique subsaharienne. Les migrations de
l’Est de l’Europe sont plus récentes. En 1974, l’immigration légale a été
arrêtée. On estime pourtant de 100 à 150 000 le nombre de personnes sans
papiers en Belgique. Près de 15 à 20 000 personnes (reconnues et
enregistrées) entrent annuellement dans le pays. Les migrants en provenance
du Maghreb sont plus ou moins 300 000 personnes. La moitié vit à Bruxelles
et la moitié a de moins de 25 ans. Plus de 70 % de la population active
n’est pas qualifiée. Les migrants venant de Turquie étaient près de 90 000
dans les années 1990. Si l’immigration continue depuis 1974, en raison du
regroupement familial, les naturalisations rendent le nombre d’étrangers
relativement stable. La moitié des 160 000 Turcs et des personnes d’origine
turque vivent en Flandre, un quart en Wallonie et un quart à Bruxelles. Le
processus d’intégration est plus lent que la communauté maghrébine parce que
les Turcs conservent davantage un mode de vie communautaire : 37 % de la
population active turque est au chômage. Néanmoins, cette communauté se
développe de plus en plus grâce à ces activités commerciales et
associatives. Les migrants venus de l’Afrique subsaharienne étaient près de
30 000 en Belgique, à la fin des années 90. Ce nombre est en augmentation
rapide en raison du processus de régulation de personnes sans papiers et du
regroupement familial. Ils sont originaires près de 30 pays, mais plus de 60
% sont en provenance de la RDC, du Burundi et du Rwanda. Ils viennent en
Belgique pour des études, l’asile, des missions, ... La majorité est
diplômée à la différence des Turcs et Marocains, mais ils éprouvent de
grandes difficultés pour obtenir la validation de leur diplôme, ils ont donc
des difficultés pour trouver un emploi et surtout un travail en relation
avec leurs compétences : dans ce groupe, la majorité de la population adulte
est incluse dans un programme de formation … Certains d’entre eux
développent des activités commerciales. |
- La Belgique est un Etat fédéral, comment la compétence « accueil
et intégration des migrants » s’organise à travers les parties fédérées du pays
?
Altay Manço - Le texte de référence en matière d’intégration en Région
wallonne est le décret du 4 juillet 1996. Le décret reconnaît la diversité
des populations en Wallonie. Il consacre sept centres régionaux d’intégration
(CRI) à Namur, Liège, Charleroi, Mons, La Louvière, Verviers et Tubize, ainsi
que des initiatives locales pour les migrants. Ce décret est régulièrement
modifié et précisé. Les missions des CRI sont la coordination des activités
locales d’intégration ; la promotion des droits sociaux, économiques, culturels
des migrants et de leur participation politique ; la coordination de l’accueil,
l’orientation des nouveaux arrivants ; la formation des professionnels à la
médiation interculturelle ; la collecte de données statistiques et
l’organisation d’un service d’interprétariat social. Quant aux initiatives
locales d’intégration, elles concernent l’apprentissage du français ; l’aide en
matière de droits ; l’orientation en matière de processus d’intégration ; la
promotion des échanges culturels, de la médiation sociale et interculturelle,
des services de traduction sociale ; la lutte contre les discriminations et la
promotion de la citoyenneté ; ainsi que la promotion des actions de co-développement.
Dina Sensi - Le gouvernement flamand veut promouvoir une Flandre
où tout le monde peut « vivre ensemble dans la diversité », indépendamment des
origines. Il veut y parvenir sur la base de l’égalité et de la citoyenneté
active. L’idée est de permettre à chaque « Flamand » à participer activement à
la société. Inburgering (« citoyennisation ») est un moyen privilégié de
donner aux «nouveaux Flamands » cette opportunité. Cette politique est destinée
aux étrangers âgés de 18 ans et plus. Il existe différents groupes cibles : les
nouveaux arrivants ; les immigrants établis ; les étrangers mineurs non
accompagnés ; les ministres des religions reconnues par l’Etat dans la mesure où
ils jouent un rôle d’exemple au sein de leur communauté. La participation au
programme est obligatoire, mais il existe de nombreux motifs d’exemptions. Le
programme comprend des cours de langue, d’histoire du pays d’accueil, des
informations sociales, etc. adaptés à divers niveaux de formation. Un coaching
individualisé est proposé. Il ouvre vers des possibilités d’activités dans des
associations, ainsi que vers l’orientation professionnelle.
Pour la région de Bruxelles-Capitale, enfin, la politique d’intégration
se concentre sur l’emploi. La région est bilingue. Il existe plusieurs
institutions reconnues par la Région en tant que structures d’intégration
spécifiques : le Centre Bruxellois d’Actions Interculturelles (CBAI), la
Coordination et Initiatives pour les Réfugiés et Etrangers (CIRE) et leurs
correspondants flamands. De nombreuses autres associations existent et en
particulier des associations de migrants. Les municipalités ont leur « Mission
Locale » qui veille à accueillir, aider, former et insérer professionnellement
les migrants, parmi d’autres catégories de la population.
- Comment cette variété de mesures locales s’articule avec les politiques
fédérales et les directives européennes en matière d’intégration des migrants ?
Dina Sensi - Au niveau national, les questions qui dominent sont
les politiques d’immigration, de droit de séjour et la gestion de demandeurs
d’asile et des clandestins. Il n’y a pas à proprement parler de mesure
d’intégration. Hormis des recherches en cette matière que finance le niveau
fédéral, une des seules initiatives que nous pouvons mentionner est la campagne
« Diversité.be » afin de faciliter l’emploi des migrants.
Pour ce qui est du lien au niveau européen : la Belgique ne dispose pas
jusqu’à présent d’un plan d’action autour des principes liés aux valeurs de base
de l’Union européenne en matière d’intégration des migrants. Mais on observe des
actions ponctuelles : à propos de l’emploi, nous avons déjà mentionné la
campagne qui promeut la diversité dans le recrutement. C’est que cette question
est incluse dans des mesures générales pour l’emploi. Pourtant, des problèmes
spécifiques existent comme la reconnaissance des qualifications. Du reste, on a
vu les diversités des sensibilités dans l’approche de cette question entre les
parties néerlandophone et francophone de la Belgique.
On constate cependant que l’année européenne du dialogue interculturel semble
avoir été utile pour stimuler les interactions entre populations d’accueil et
les migrants. En fait, le gouvernement fédéral organise actuellement des «
Assises de l’interculturalité » dont on attend la définition de recommandations
politiques. En effet, une des questions qui restent difficiles d’abord est le
respect des pratiques religieuses, en particulier pour la population musulmane.
Signalons tout de même que le nombre et le temps aidant la présence de musulmans
est de plus en plus banalisée au sein de la population d’accueil. La Belgique
est un des pays les plus avancés en matière de facilitation à la citoyenneté,
avec un accès aisé à la nationalité, au droit de vote et d’éligibilité aux
élections locales, même pour les non-nationaux. L’appareil statistique du pays
n’est pas suffisamment précis pour permettre une véritable évaluation des
mesures prises pour l’intégration du migrant en Belgique, car elle ne mentionne
pas, dans la plupart des cas, les origines des personnes naturalisées. Plus
globalement, au-delà des actions locales souvent réussies, la coordination et
l’intégration politique dans ce domaine sont encore à construire, elle est
freinée, notamment en raison de la complexité de l’Etat.
- Pouvez-vous illustrer les divers types de réalisations visant l’intégration
au niveau local ?
Altay Manço - Pour impulser ce type d’actions, il existe divers outils.
Le Fonds d’Impulsion à la Politique des Immigrés (FIPI) en est un exemple. Il
soutient les projets des associations locales en collaboration avec des
communes. Les gouvernements provinciaux, les villes et la Fondation Roi Baudouin
sont également des générateurs d’actions locales en matière d’intégration des
migrants. Si ces expériences sont de petite taille et non coordonnées entre
elles, elles représentent, néanmoins, un vivier de créativité dans ce champ.
Prenons une initiative locale pour la cohésion socioculturelle dans une petite
ville : Malmedy. C’est une localité semi-rurale à la frontière de l’Allemagne.
En 2006-2007, certains professionnels du secteur social y ont observé certaines
difficultés de communication entre les « habitants anciens » et les « nouveaux »
: ils ne se connaissent pas, ils ne se parlent pas, ils développent des
stéréotypes, et ont tendance à se fermer dans leur communauté respective. Ainsi,
ces professionnels ont décidé de lancer une initiative locale visant à renforcer
la cohésion sociale et culturelle avec les actions de dialogue interculturel.
L’objectif était que tous les groupes d’habitants de Malmedy, ainsi que les
associations et les institutions publiques puissent mieux se connaître, et mieux
communiquer grâce à la multiplication des espaces de rencontre et de
collaboration. L’initiative a été menée avec l’IRFAM. La première étape était de
finaliser le diagnostic de la situation. Une sociographie locale a été menée
autour de 5 dimensions: l’histoire de la localité, les migrations en évolution,
les changements économiques de la région, le développement des institutions, la
société civile et les associations, et enfin l’évolution des tensions entre les
autochtones et les étrangers. Le but de cette activité était de trouver des
sujets communs entre les différents groupes de personnes, ce qui peut contribuer
à les rapprocher et à collaborer. Dix thèmes ont été dégagés comme le carnaval
local, la guerre, le football, l’évolution des espaces et des bâtiments,
l’évolution de la production et les activités industrielles, ... Les résultats
des investigations effectuées en commun par les habitats ont donné lieu à des
forums publics avec un certain impact médiatique. Les associations dont des
groupements de migrants travaillent actuellement beaucoup plus en collaboration
les unes avec les autres.
Un autre exemple peut porter sur les pratiques et les dialogues en matière de
migrations et développement. En effet, la reconnaissance de l’importance du rôle
des migrants dans les efforts de développement dans le pays d’accueil et dans le
pays d’origine a permis l’émergence d’un nouveau concept : le « co-développement
». Le co-développement est un développement commun. Il se réfère à
l’interdépendance entre le Nord et le Sud (ou de l’Est et l’Ouest), les liens
établis par les migrants, les gouvernements et les organismes privés au pays
d’accueil, et la collaboration entre les migrants et leurs pays d’origine. On
observe une large gamme de projets allant de petites initiatives familles à des
projets plus ambitieux, afin de développer les capacités économiques (création
d’entreprise ou les envois de fonds), les compétences sociales (citoyenneté
participative dans les zones d’origine et de destination) et les compétences
politiques (développement d’outils de gestion). A ce niveau, la Belgique est un
pays avec une importante population migrante venant de l’extérieur de l’UE.
Cette population est ancienne, structurée et compte de nombreuses associations.
Ainsi, les expériences de co-développement y semblent être nombreuses, néanmoins
nouvelles, car les administrations ne développent un discours positif sur la
participation des migrants dans la coopération internationale que depuis la fin
des années 90 seulement ; l’aide publique pour le co-développement est assez
rare. Une série d’associations de Wallonie, comme l’IRFAM et Transfaires, par
exemple, tentent actuellement la création d’un groupe régional pour :
-
Identifier les individus ou les associations concernées par des actions de codéveloppement ;
- Créer une conscience et une opportunité de débat ;
- Développer des outils d’information ;
- Identifier les problèmes et les
besoins dans le domaine, etc.
Ce réseau belge est membre d’un jeune réseau
international : EUNOMAD.
- Quel bilan peut-on faire de ces réalisations éparses pour l’intégration ?
Dina Sensi - L’un des meilleurs indicateurs de citoyenneté est la
participation des migrants à la société civile et en particulier, au travers
des associations de migrants. En Belgique, on trouve de nombreuses associations
de migrants. Ces associations proposent des services d’assistance individuelle,
des activités culturelles, des actions de solidarité avec les régions d’origine,
etc. Elles sont également un lieu d’expression politique. Elles peuvent générer
de la participation, une conscience de citoyenneté et un effet sur
l’intégration. Il s’agit de reconnaître et d’aider financièrement les
associations de migrants. On notera que les choses sont très différentes entre
la Wallonie et la Flandre. En Région wallonne, les associations ont à proposer
des projets directement aux administrations régionales ou locales. Certaines
d’entre elles sont aidées, mais une enquête sur la vie associative a montré
qu’il existe beaucoup de frustration et une sensation de flou. Ce serait souvent
les mêmes associations qui seraient soutenues. Elles seraient bien connues et
politiquement bien acceptées. Certaines hypothèses peuvent être faites :
d’abord, le budget est trop petit pour tout le monde, d’autre part, les
administrations privilégient de manière sous-jacente l’assimilation plus que la
diversité, de sorte qu’ils ne veulent pas donner des moyens pour des expressions
linguistiques différentes ou des expressions religieuses, etc. En général, les
activités « monoculturelles » ne sont que très peu soutenues. Or, cela est
souvent le cas des associations maghrébines et turques qui sont souvent liées à
des mosquées. Ces associations vivent grâce à la participation financière de
leurs membres. Beaucoup d’entre elles n’ont pas des compétences
organisationnelles pour rédiger un projet visant à obtenir des moyens. En
revanche, les associations de nouveaux migrants en provenance de l’Afrique
centrale sont nombreuses et actives. Elles sont plus efficaces pour obtenir du
soutien, parce qu’elles insistent davantage, leurs membres sont aussi souvent
plus qualifiés pour la rédaction de projets. Aussi, elles apprennent vite ce qui
est attendu par les administrations, au prix de quelques « approximations » :
par exemple, nous savons que certaines associations de femmes qui obtiennent des
fonds pour leurs activités sont en réalité gérées par des hommes … En Flandre,
la politique de soutien des associations de migrants est très différente.
L’administration a proposé aux associations d’immigrés de s’organiser en
fédérations. Pas moins de 14 fédérations existent qui sont organisées en une
confédération. Celle-ci négocie avec les administrations qui proposent des fonds
structurels récurrents à la confédération et ses membres … Cette reconnaissance
est comme « un échange » en contrepartie de la politique d’« inburgering
».
Altay Manço - A propos de la participation économique, les
discriminations à l’emploi existent encore en Belgique, même pour les deuxième
et troisième générations issus d’immigrés, nés et formés dans le pays. On dit :
« leurs qualifications sont trop faibles », « leur expérience de travail n’est
pas suffisante », « leurs compétences linguistiques ne sont pas adéquates », «
ils ont des difficultés de communication », « ils ne sont pas très bien acceptés
par les autres travailleurs, partenaires et clients ». On craint « leur
instabilité », « leur manque de ponctualité », « les contraintes administratives
qu’ils occasionnent », … Une étude de l’OCDE « Des emplois pour les immigrants :
l’intégration du marché du travail en Belgique » présentée à Bruxelles en mai
2007 montre que la situation des travailleurs immigrés est complexe. Par
exemple, le taux d’emploi des migrants venant de l’extérieur de l’Union
européenne et celui des femmes migrantes sont parmi les plus faibles en Europe.
Seulement un tiers de ces femmes ont un emploi. Cette situation semble être due
à un niveau relativement élevé de revenus de remplacement versés par l’Etat par
rapport à la dévalorisation de revenus du travail faiblement qualifié. Ce n’est
pas une situation nouvelle, on peut dire que le chômage des migrants est
structurel. La qualité fédérale de l’Etat semble avoir une influence négative
sur ce point. Les compétences liées à l’insertion professionnelle dépendent
d’une multitude de niveaux avec des différences significatives dans les
approches. En outre, les initiatives locales ne sont pas rares : il existe une
constellation de pratiques d’intégration et peu d’interactions sont observées
entre tous les acteurs du secteur. Néanmoins, depuis quelques années, on observe
une volonté des pouvoirs publics pour lutter contre les discriminations ; cette
volonté est par exemple relayée dans les médias. Certaines entreprises ont
également signé une « Charte de la Diversité » et ont fait un plan de diversité.
Les syndicats et la Région wallonne proposent aux entreprises et aux
administrations des aides dans le domaine de la gestion de la diversité. Autre
problème identifié par l’OCDE : il n’existe aucune évaluation de toutes les
actions existantes, aucune mesure juridique contraignante pour les employeurs,
malgré un changement législatif qui inverse la charge de la preuve, en cas de
plainte de discrimination raciste.
Dina Sensi – Une autre étude de l’OCDE, « Where immigrant students
succeed », insiste sur la situation difficile des enfants migrants et de la
deuxième génération en Belgique. Les différences de réussite entre les natifs
que les migrants sont plus élevés que dans d’autres pays. Les variables
culturelles sont examinées par l’étude et il semble que la langue du foyer aie
une influence sur la réussite scolaire (en particulier en régions francophones).
Le rapport de Dany Crutzen (Université de Liège) et Silvia Lucchini (Université
Catholique de Louvain), publié en 2007, montre que les enfants d’immigrés sont
plus que les autochtones, orientés dans les sections professionnelles. En débit
de programmes comme les « zones d’éducation prioritaires » et des « écoles à
discrimination positive », en dehors de l’obligation scolaire poussée jusqu’à 18
ans, nous n’avons pas relevé d’effets positifs globaux des structures étatiques
sur l’insertion scolaire des migrants. Bien entendu, à un niveau individuel, on
observe des parcours de réussite. Mais ils dépendent plus de conjonctures
familiales et d’opportunités particulières que d’un effet de structure. Peu
d’évolutions positives générales peuvent être identifiées dans la réussite
scolaire, le développement des compétences linguistiques des jeunes issus de
l’immigration, en particulier au sein des communautés turques et maghrébines
massifiées dans les grandes villes. Cette stagnation semble être vécue par les
jeunes concernés comme l’expression d’une exclusion sociale qui les poussent à
renforcer leurs liens communautaires avec les tensions que cela peut produire
dans leurs relations avec les autres groupes. Souvent, les échecs scolaires sont
expliqués par les enseignants comme provenant de l’extérieur du système
scolaire: « les parents eux-mêmes ne sont pas suffisamment éduqués, ils ne
savent pas comment aider leurs enfants … », « ces enfants ne savent pas à quelle
culture ils appartiennent, ils n’ont des difficultés à construire des identités
», etc. Le système scolaire ne se questionne que rarement. Rarement, la
valorisation de la diversité socioculturelle est objet d’initiatives. En
Communauté française de Belgique, le modèle dominant est encore
l’homogénéisation et le déni des différences. Les programmes et les méthodes ne
sont pas adaptés à la réalité concrète vécue par les enfants de migrants et
leurs familles. Les difficultés de communication entre les écoles et les
familles sont un autre facteur qui peut expliquer la situation d’échec. Pour
lutter contre la situation, la logique produite est une approche générale. Le
programme « écoles en discrimination positive » offre un financement
complémentaire aux écoles placées dans des quartiers défavorisés. En général,
l’argent est utilisé pour embaucher plus de personnel auxiliaire afin d’aider
les enseignants. « Toujours plus de la même chose » … Jusqu’à présent, l’impact
réel de ce programme n’a pas été évalué, alors qu’il existe depuis longtemps.
Pour les nouveaux arrivants, les écoles peuvent organiser ce qui est appelé les
« classes passerelles » ; ce sont des classes d’intégration. Des conditions très
strictes président à l’organisation de telles classes : le nombre de ces classes
n’est pas suffisant pour répondre aux besoins. Le décret de juin 2001 donne une
définition restrictive des primo-arrivants : ce sont des élèves de 2 à 18 ans,
demandeurs d’asile ou réfugiés reconnus, venant d’un pays en développement.
Cette définition exclut ceux qui viennent de l’est de l’Europe. Les personnels
des écoles sont souvent en difficulté face à des enfants qui ne parlent pas la
langue de l’enseignement.
- Et dans d’autres secteurs comme le logement ou la santé ?
Altay Manço - Il existe différentes structures chargées d’accueillir les
nouveaux migrants : centres d’intégration, centres d’aide sociale des communes,
centres d’accueil pour réfugiés, des associations, … là encore, nous pouvons
dire que la coordination entre ces différents niveaux est difficile. Aussi, les
nouveaux venus ont des difficultés à lire les logiques institutionnelles qui
sont d’ailleurs changeantes et très nuancées de part et d’autre des frontières
régionales dans ce petit pays qu’est la Belgique. Une note positive : la
sensibilité à répondre à des problèmes spécifiques par des initiatives
spécifiques commence à s’installer. Par exemple, la diversité linguistique est
un problème majeur pour les nouveaux venus. Ainsi, des services de traduction et
de médiation sociales existent depuis un certain temps dans divers lieux. Un
autre exemple est la réponse aux difficultés psychologiques des réfugiés, liées
à leurs traumatismes, aux déplacements forcés, au stress au cours de la longue
procédure de régularisation … Au cours de la période 2004-2007, des services de
santé mentale adaptés ont été confirmés et stabilisés. Ces services offrent des
thérapies adaptées, des spécialistes polyglottes, etc. Malheureusement, l’offre
est encore insuffisante. D’autres réponses spécifiques sont apportées aux
problématiques de santé des primo-arrivants au niveau des communes. Les villes
sont dans l’obligation d’accueillir un contingent de nouveaux venus et de
réfugiés. Certaines villes préfèrent ainsi créer un centre pour les publics
spécifiques comme les mineurs non accompagnés. D’autres villes proposent des
logements sociaux pour familles. A Liège, il existe une offre de service de
santé spécifique et centralisée pour ce public dont les demandes et les
situations administratives sont particulières.
Le logement est une autre grande question. L’offre de logement social est une
aide importante pour les familles migrantes, car, en général, leur accès au
logement privé s’avère très difficile. D'une part, ces familles sont peu
solvables. D’autre part, les propriétaires de logements se montrent réticents à
accepter des familles immigrées, comme le rapportent de très nombreux
témoignages. Par ailleurs, il existe une crise du logement dans des grandes
villes comme Bruxelles. Les conséquences sont bien connues : une condamnation au
parc locatif résiduel … des logements exigus pour de grandes familles, dans de
vieilles bâtisses peu adaptées et dangereuses, avec des problèmes sanitaires,
des problèmes d’exploitation par des vendeurs de sommeil, etc. Pour lutter
contre cette situation certaines villes proposent des solutions originales : ils
obligeaient les propriétaires d’immeubles à louer leurs maisons ou appartements
vides sous peine de taxes cumulées. Pour les y aider, il existe des agences
locatives sociales qui accompagnent les familles qui louent face aux
propriétaires qui sont assuré de leur rente et de l’état de leur bien. Pour ce
qui est des familles immigrées de longue date ayant pu accéder à des revenus
réguliers, on constate un taux d’accès à la propriété qui se rapproche des
normes belges : 60 % des ménages turcs, par exemple, sont propriétaires de leur
logement. C’est la preuve que les gens construisent leur intégration eux-mêmes…
- Vous soulevez de nombreux problèmes de politiques d’intégration. Quelles
recommandations peut-on faire pour une intégration au niveau local ?
Altay Manço – La question de l’intégration induit la notion de
participation sociale et politique et donc de citoyenneté. Prenons un indicateur
qui, dans le cas de la Belgique, s’avère être une réussite : la participation
politique. Nous avons dans ce pays de nombreux politiciens et d’autres
acteurs influents issus de l’immigration. Un premier facteur est la facilité de
l’accès à la nationalité belge. Un autre est la richesse de la société civile
et, en particulier des associations créées par des migrants. De plus en plus,
les décideurs sont conscients de l’importance de ce tissu et des mesures sont
proposées pour aider les associations à développer des projets avec diverses
dimensions : l’insertion interculturelle, sociale et professionnelle, et enfin
co-développement. Leur professionnalisation et leur insertion dans la société
civile en général doivent être poursuivies. En région wallonne, par exemple, il
est nécessaire d’aider les associations de migrants à se fédérer pour devenir
des interlocuteurs réels comme en Flandre. Les acteurs politiques et
administratifs ont besoin de formation et d’accompagnement afin de mieux gérer
la diversité des publics.
Un deuxième problème clé est l’intégration professionnelle du migrant. Le
taux de chômage des immigrés reste très élevé, et est plus élevé que dans
d’autres pays européens. Les stéréotypes et les discriminations sont toujours
très forts. Des changements sont nécessaires. L’OCDE a proposé dès 2007 une
série de mesures. Son étude montre que jusqu’à présent, des difficultés d’emploi
des migrants ont été approchées quasi exclusivement du point de vue de la lutte
contre les discriminations et les inégalités. Une évaluation de ces initiatives
est nécessaire parce que les résultats ne sont pas très clairs. Il est proposé
d’élaborer des indicateurs comparables avec d’autres données nationales et
internationales et la réalisation de rapports annuels. Elaborer des statistiques
claires sur les travailleurs et leurs caractéristiques constitue une bonne
attitude pour mesurer les discriminations et les progrès d’insertion. Ces
statistiques devraient être, pensons-nous, axées sur les « indicateurs
d’itinéraires », comme le lieu de naissance, les lieux de formation, les
expériences professionnelles, les langues parlées, etc. La Belgique ne manque
pas d’instruments statistiques, mais leurs exploitations spécifiques et
coordination font défaut. D’ailleurs, une coordination plus globale de la
politique d’insertion professionnelle est nécessaire : coordonner, évaluer et
rendre comparable et transparente la politique en cette matière et ses
résultats. Un effort est nécessaire pour reconnaître les qualifications des
migrants en termes d’expériences professionnelles, notamment. Des programmes
rapides de remise à niveau font défaut et des compétences sont gaspillées. A ce
niveau, il faut prendre en compte non seulement les connaissances académiques,
mais aussi d’autres compétences comme les compétences interculturelles,
l’adaptabilité, les capacités de négociation, la créativité, etc. L’attitude de
valorisation des diversités doit être préférée au protectionnisme. La situation
des demandeurs d’asile est particulière. Ils alimentent le marché noir. Cette
chose est visible et tolérée ! Il faut accélérer les régularisations, qui sont
longues en Belgique. Il faut aussi imaginer des mécanismes d’intégration de
cette force de travail dans l’économie « blanche ». Réduire les cotisations
sociales des entreprises et des travailleurs en faveur de la valorisation des
emplois peu qualifiés est également une piste : imaginer la formation et
l’apprentissage de la langue du pays d’accueil par le travail et non l’inverse …
La question des quotas est toujours un tabou, alors qu’il existe des quotas
d’autre type en Belgique, comme des quotas linguistiques. Il faut ouvrir le
débat politique à ce sujet comme dans d’autres pays à l’instar du Canada, par
exemple. Enfin, des mesures visant à aider les migrants à ouvrir des entreprises
sont urgentes. Les problèmes de ce champ sont : les difficultés pour les
migrants d’obtenir des crédits, le manque de connaissance du système
administratif belge, l’absence d’une politique de mobilisation des jeunes pour
ce secteur. Par exemple, l’institution de l’apprentissage chez l’artisan doit
être réinventée.
Dina Sensi - Les mauvais résultats des migrants dans les écoles belges
ont été montrés par des études internationales et nationales. Les raisons en
sont nombreuses :
- Les besoins spécifiques des enfants issus de l’immigration ne sont pas
suffisamment pris en compte, au nom du principe « l’égalité des traitements
pour tous » ;
- Une question très importante est de soutenir les élèves d’un point de vue
linguistique, la formation des enseignants doit intégrer l’idée selon laquelle
la langue de l’enseignement n’est pas la langue maternelle pour un nombre
considérable d’élèves ;
- La persistance des préjugés et de stéréotypes a une utilité dans le système
: évacuer les responsabilités des mauvais résultats en dehors des écoles, sur
les familles ou les enfants eux-mêmes.
L’une des questions les plus importantes est alors « comment dépasser les
stéréotypes ? » Avec quels acteurs ? Quelles nouvelles approches ? Comment
diffuser les bonnes pratiques en cette matière ? Que faire pour que ces mesures
soient intégrées par les enseignants ? Comment évaluer ces changements? … On
recommande d’augmenter le nombre de chercheurs « impliqués » dans ce domaine. En
effet, les commandes de type recherche-action-évaluation ou recherche-formation
sont rares. Il n’existe pas de service spécialisé dans ce domaine dans les
universités, pas de cours spécialisés d’une certaine importance dans le cursus
de formation des maîtres sur ces matières. La situation est plus favorable en
Flandre avec aussi de meilleurs résultats ! Les publications scientifiques
proposent pourtant des solutions diverses face à l’exclusion scolaire des jeunes
issus de l’immigration. On pourrait revoir la politique de l’enseignement
linguistique et valoriser le plurilinguisme des migrants, plutôt que de le
considérer comme un handicap. La diversité doit être saluée et être travaillée
comme une ressource par les enseignants dans leurs cours. Il faut que l’école
renonce aux illusions de l’égalité des chances et reconnaisse les inégalités de
besoins : une école qui organise son travail autour des compétences de base et
dans des groupes flexibles selon les besoins … Une école qui se transforme en
communauté d’apprenants en permanente coopération, ouverte à des ressources
extérieures, les parents, les associations, …
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