
Photo prise à El Ejido (arrestation des marocains)
Il y a exactement 4 ans, le 5, 6 et 7 février
2000, des émeutes racistes d’une violence inouïe furent commises à
l’encontre des marocains vivant dans la région d’Almeria.
Ce « pogrom » souleva l’indignation en Espagne
et dans le monde entier.
Ces
violences racistes planifiées,
trouvèrent, dit-on, leur origine suite à l’assassinat d’une jeune
espagnole par un marocain déséquilibré
(1). Pourtant quelques années
plus tôt en 1998 et 1999, deux Marocains sont tués et trois
Marocains se font lyncher par des agriculteurs à El Ejido
(2). A
l’époque déjà, le monde politique observa un silence coupable.
En 2000, une violence brutale, rappelant la
nuit de cristal sous l’Allemagne Hitlérienne
(3) où les
« moros », hommes et femmes vont être passés à tabac, des maisons et
petits commerces appartenant à des marocains saccagés et incendiés,
des associations de luttes pour les immigrés prises à parti, ou
comme l’association des femmes progressistes d’El Ejido, incendiée
et sa présidente courageuse, menacée de mort pour avoir protégé
« des moros ». Ces
violences ont même obligé des milliers d’immigrés à fuir la ville et
à se cacher pendant plusieurs jours, sans eau ni électricité, dans
les montagnes arides de la Sierra Nevada, (nous rappelant à certains
égards la fuite des musulmans au 16ème et 17ème
siècle, sous l’inquisition catholique) où la Croix-Rouge espagnole
interviendra en urgence pour leur porter secours.
Pourquoi une telle haine envers les « moros »
(4) ?
D’après les andalous vivant sur place, une délinquance importante de
cette communauté serait à l’origine de ces violences. S’il existe
effectivement une certaine forme de délinquance marginale, elle ne
peut-être à l’origine d’une violence aussi caractérisée envers une
communauté aux abois.
Il
s’agit, d’après de nombreux témoignages de « marocains » vivant sur
place, avant tout d’une haine viscérale de la population andalouse
envers les marocains, ce syndrome remonterait d’après eux (les
marocains) déjà au 16ème et 17ème siècle, avec
la chasse des musulmans d’Espagne
(5), elle continuera au 20ème
siècle avec la colonisation et la participation des tirailleurs
marocains incorporés dans les régiments franquistes pour « mater »
la révolte populaire espagnole et enfin pour finir, d’une non
intégration de cette communauté particulièrement attachée à une
religion jugée trop « étrangère » en terre andalouse, malgré sa
présence pendant 8 siècles !
Qu’en est-il réellement ?
Il
est évident que la délinquance est un fait dans cette région,
il suffit pour cela de déambuler dans les rues d’Alméria, de
Roquetas d’El Mar ou d’autres localités, cependant elle est très
marginale, rien de comparable par exemple à ce que nous connaissons
à Bruxelles, Amsterdam ou la banlieue parisienne… pour ces
délinquants sans papiers rappelons-le, il s’agit surtout de
« survivre » dans une misère parfois affolante. On ne peut aussi
écarter le fait que nombre d’andalous ou d’espagnols, sans verser
dans les catégorisations, dangereuses et manichéennes (j’ai
rencontré une minorité condamnant les agissements de leurs
compatriotes de manière plus que virulente) ont des ressentiments
profonds remontant à notre histoire commune, à savoir la présence
musulmane (ou l’occupation) d’Al Andalus (cependant le
gouvernement de l’Andalousie est fière du patrimoine arabo-musulman,
pour s’en convaincre, il suffit de visiter les sites grandioses et
uniques, magnifiquement entretenus de l’Alhambra de Grenade, du
quartier arabe de l’Albaycin, de la Giralda de Séville, de la grande
Mosquée de Cordoue ou d’autres sites laissés en héritage qui ont
fait la réputation mondiale de cette région), l’histoire du
colonialisme (l’Espagne occupa le Maroc du Nord et du Sud,
laissant le cœur du pays, Rabat, Casa, Fez et Meknes à la France) et
des relations souvent houleuses entre le Royaume du Maroc, coupable
pour le gouvernement ultra droitier et sécuritaire d’Aznar, de ne
rien faire pour endiguer l’émigration de ces nationaux en Espagne.
Pour rappel la crise de l’îlot persil
(6), un rocher sans
intérêt quelconque situé à quelques centaines de mètres du Maroc,
revendiqué par ce dernier, (comme le sont aussi Ceuta, Melilla et
les quelques îles environnantes), provoquera une crise
internationale.
La
réaction disproportionnée de l’Espagne,
qui envoya un navire militaire pour « impressionner » le
gouvernement marocain… ne plut guère au Etats-Unis, qui déployèrent
leur diplomatie pour ramener à la raison deux pays risquant une
escalade inquiétante. N’écartons pas non plus « une guerre
économique » entre les protagonistes, où le Maroc essaye de
signer des accords commerciaux avec l’Union Européenne, sans passer
par Madrid, ce qui a le don d’agacer ce dernier.
On
le voit les émeutes racistes d’El Ejido dépassent de loin, le petit
sans papiers marocain. Ces émeutes ne sont ni un fait divers, ni un
dérapage, mais d’abord et avant tout les conséquences d’un
refoulement, d’une frustration, d’une incompréhension et parfois
aussi d’une « haine » remontant parfois à la nuit des temps…
Des
centaines de journalistes d’Afrique, des States, d’Europe et même
d’Asie se faisaient l’écho d’une chasse à l’homme rarement vue
depuis la seconde guerre mondiale.
Les sans papiers marocains
(7) et africains fuyant la
misère de leurs contrées vinrent s’agglutiner par dizaines de
milliers dans cet « eldorado » pour espérer un travail sous les
serres d’El Ejido pour un salaire misérable…
Cet acharnement dans l’une des régions les plus
arides d’Europe (là furent tournés dans les années 60 et 70 les
westerns spaghettis) n’étonna guère les associations de terrain… un
climat détestable depuis de nombreuses années, une exploitation
honteuse, des conditions de travail dignes de l’esclavage et un
parti populaire espagnol, où le maire d’El Ejido, un franquiste très
droitier ne firent absolument rien pour améliorer les conditions
humaines de ces nouveaux damnés du 21ème siècle.
Les
médias locaux jouèrent un rôle néfaste
en minimisant le pogrom et les violences subies par les marocains,
mais aussi en taisant le comportement coupable des forces de l’ordre
qui laissèrent faire, quant aux chaînes et médias nationaux, ils
furent impitoyables à l’égard du maire d’El Ejido et de la politique
esclavagiste locale, certains parlant même « d’une honte
nationale ». (8)
Quant à la réaction des marocains et des
africains, elle fut remarquable et digne, des grèves générales, des
manifestations, des grèves de la faim, ainsi que des occupations
d’églises et de lieux symboliques, comme l’université, ont mis
au grand jour, le drame terrifiant que vivaient ces reclus de la
société espagnole.
El Ejido deviendra en moins de dix ans, une des
localités les plus prospères de l’Espagne, le nombre de banques dans
cette petite ville aride est le plus élevé d’Espagne en nombre
d’habitants, cela grâce non seulement à l’exploitation de ces sans
papiers (9), mais aussi grâce aux subsides colossaux versés par
l’Union Européenne pour redresser cette région et en faire un
des pôles économiques européens au niveau de l’agro-alimentaire (les
fruits et légumes que nous consommons en Europe pendant l’hiver
viennent de cette région).
Cinq mois plus tard, je me rendais à El Ejido, où
je constatais une misère sociale et humaine digne d’Emile Zola et
indigne d’une démocratie, je rencontrais plusieurs associations
(ATIME, ACOGE ALMERIA, la minuscule mosquée d’Almeria, l’association
wafa…) qui m’alertèrent de la situation catastrophique que vivaient
les marocains. Suite à ces rencontres, nous décidions d’organiser
des débats et rencontres à Bruxelles avec le collectif contre les
expulsions (10) pour sensibiliser les citoyens et le monde
politique belge et européen (de très nombreuses émissions radios sur
Al Manar furent réalisées, un représentant marocain d’El Ejido vint
participer à des rencontres de sensibilisation, ainsi que la
directrice du Forum Civique Européen).
Un
rassemblement devant l’ambassade d’Espagne
(où nous furent reçus par Son Excellence l’ambassadeur d’Espagne en
Belgique, embarrassé et désireux de renouer les liens, dit-il
« fraternels, qui unissent la communauté marocaine et espagnole de
par son histoire et sa proximité géographique), vint ponctuer toute
une série de rencontres.
Allions-nous arriver à changer un tant soit peu, avec les
associations espagnoles, françaises (nombreuses) et suisses la
situation sur place ? David allait-il battre Goliath ? Les citoyens
allaient-ils faire entendre leurs voix, face aux technocrates
européens et à la mafia de l’agro-alimentaire ?
Un an plus tard, pour véritablement entreprendre un
travail citoyen, alerter la société civile, nous décidions de lancer
un vaste projet citoyen indépendant de tout pouvoir subsidiant
(11). Des jeunes remarquables de cureghem et de Molenbeek
mirent sur pied un projet d’échange avec des jeunes espagnoles du
secondaire pour contrer le racisme, stopper les stéréotypes
de par et d’autres et construire une société qui va au-delà des
préjugés et xénophobies. (12).
Ce voyage fut un succès total, nous constatâmes une
approche tout à fait différente entre les parents et leurs enfants…
autant les premiers étaient farouches envers le marocain, l’arabe et
le musulman, autant les seconds étaient ouvert, respectueux et plus
important encore, reconnaissaient que leurs parents étaient parfois
« racistes » et que « cela les gênaient, mais qu’ils n’osaient pas
les contredirent ».
D’ailleurs suite à la visite d’une association à El
Ejido (Acoge El Ejido ou accueil El Ejido), nous devions passer
devant une petite rue ou se trouvaient des petits commerces
marocains (un salon de coiffure, deux cafés-restos, un publiphone…)
dés l’entame de la rue, nous vîmes les jeunes espagnols se braquer
nous disant qu’ils ne pouvaient nous accompagner, de peur de
représailles… les jeunes bruxellois furent assez déconcertés devant
ce comportement « légitime » mais néanmoins révélateur du climat.
Néanmoins des liens d’amitiés se tissèrent et deux ans plus tard,
les petits belges accueillerent à leur tour les jeunes andalous…
pour des retrouvailles fraternels et mémorables.
Quatre
ans après ces violences racistes,
l’exploitation des travailleurs continue de plus belle
(13), les
marocains, d’après mes dernières informations, sont boycottés
systématiquement par les propriétaires terriens, préférant une
main-d’œuvre « chrétienne » plus malléable venant de Roumanie ou
d’Amérique latine… l’Union Européenne qui a investi des centaines
de millions d’euros dans cette région a condamné ces agissements
mais n’a pas fait plus, le pouvait-elle ? Oui, assurément, mais
le lobbying de la droite européenne sur le danger d’une invasion
étrangère par l’Afrique a permis de faire taire des voix
« critiques, voire acerbes ». De plus l’Union Européenne a
donné des moyens financiers considérables pour faire de l’Espagne,
une forteresse, un bastion, un rempart contre la misère africaine.
(Un projet gigantesque voit le jour dans des constructions de
clôtures électrifiées pour faire barrage à la misère humaine venant
d’Afrique).
Force est de constater que 4 ans plus tard, les
« moros » sont toujours aussi mal perçus… les associations avec qui
nous sommes en contact ont reçu plus de subsides et de moyens
humains, des opérations « médiatiques » avec des affichages
« géants » contre le racisme voient le jour depuis 2001, cela avant
tout, pour donner une « image » plus respectable de la ville et de
la région à travers le monde, une campagne de régularisation a
aussi vu le jour pour apaiser et faire retomber la pression sur
Madrid, des contrôles plus accrues commencent à titiller l’amour
propre des grands propriétaires terriens, cependant la situation
ne s’est guère amélioré, que du contraire… la totalité des
propriétaires boycottent les marocains, de plus l’ arrivée massive
des « moros » et africains « gonflant » la misère humaine déjà
fortement marquée et les milliers de morts jonchant les côtes
andalouses pendant la traversée risquée et périlleuse du détroit de
Gibraltar provoque une incompréhension, un agacement tant du
gouvernement que des citoyens
(14), aidé en cela par la situation
politique « gelée » entre Rabat et Madrid concernant le dossier
immigration.
Le
constat est amer, dur mais néanmoins réaliste…
David n’a pas vaincu Goliath, le citoyen n’est pas parvenu à
faire entendre sa voix contre la « mafia » de l’agro-alimentaire et
les technocrates de Bruxelles.
Malgré cela, nous pensons qu’un drame d’une telle
ampleur n’est pas prêt de voir le jour, même à EL EJIDO car la
honte nationale que fût ces ratonnades organisées, l’image
dégradante de l’Espagne à travers le monde, le risque de sanctions
économiques venant de Bruxelles, une meilleure organisation des
travailleurs immigrés ainsi qu’une presse nationale et une société
civile à Barcelone et Madrid impitoyable
(15) à l’égard du
gouvernement Aznar sont des signaux fort pour que des élus haineux
locaux ne versent dans le racisme bestial et primaire.
Pourquoi rappeler ces faits, 4 ans plus tard ? Car
à l’heure ou nous « fêterons » dignement les 40 ans de présence
marocaine en Belgique, il me semblait nécessaire de rappeler
qu’ici et là, marocains ou pas, à Bruxelles, Madrid ou Rome, dans
cette Europe qui se veut le chantre de la Déclaration Universelle
des Droits de l’Homme et des idéaux humanistes, qu’il était de notre
devoir ne pas oublier l’inacceptable, le racisme, les violences, la
haine… (16)
De cette manière, nous faisons évoluer positivement
nos démocraties… pour plus de droits, de justice, de respect, de
pluralité et de fraternité.
Ne jamais oublier le pogrom d’El Ejido pour nous
rappeler que l’histoire atroce de l’Europe ne doit pas être
sélective, qu’elle peut engendrer l’épouvante même au début du 21ème
siècle, en Europe.
Mouedden Mohsin
Acteur associatif belge,
Conférencier sur la citoyenneté participative,
Ex animateur sur Radio Al Manar de 1998 à 2002,
Fondateur de l’association Alhambra en 1997,
Gsm : 00.32.473.595.407.
mouedden.mohsin@gmail.com
(2011)