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Saïd Bouamama est
tout à la fois sociologue, natif des quartiers "rouges" de Roubaix,
enseignant universitaire et militant au sein de la coordination
nationale des sans-papiers. Son dernier livre est un cinglant
réquisitoire contre l’orchestration politique qui a conduit à la
nouvelle " loi sur la laïcité ". Et aussi une occasion, à partir
d’un état des lieux des conditions d’ existence au sein des quartiers
populaires, de dégager des pistes pour la résistance à opposer, dans
un contexte de liquidation sociale et de précarisation généralisées.
Tu qualifies la récente loi sur la "
laïcité " de loi d’exception. Pourquoi ?
Saïd Bouamama : Cette loi est le résultat d’une
opération idéologique qui vise à stigmatiser une partie de la
population de France en la présentant comme porteuse de dangers pour
la République et la démocratie. Elle vise à produire un " ennemi de
l’intérieur " permettant de diviser ceux qui devraient être unis, et
d’unir ceux qui devraient être divisés. Elle est de fait une loi
raciste et xénophobe dans la mesure où elle traite différemment une
personne en fonction de son appartenance à une croyance.
L’hypocrisie consistant à la présenter comme loi
contre tous les signes religieux cache la réalité : il s’agit d’une
loi contre le foulard. Personnellement, je suis opposé à la fois au
foulard et à la loi. Mais cette position n’a pas de place dans le
débat actuel, qui veut nous obliger à deux positions et à deux
seules : être pour le foulard ou être pour la loi.
Ce que l’on oublie, c’est d’une part que le foulard a
de multiples significations et d’autre part que l’on n’émancipe
jamais personne par la contrainte.
En réalité, cette loi aura pour seul résultat de
mettre une nouvelle fois l’immigration au centre du débat politique,
sous un angle accusateur. Elle encouragera les vrais intégristes qui
pourront se présenter comme seuls représentants d’une identité
bafouée.
C’est d’ailleurs ce que souhaite le pouvoir qui
préfère avoir une "communauté" sous surveillance, des " mams"
coloniaux patentés qu’une lutte de cette "communauté" pour ses
droits. En réalité, le communautarisme est un choix de gestion qui
permet de renvoyer aux concernés ce qui a été produit consciemment
par le gouvernement. Cela porte un nom : l’ islam colonial comme
extincteur des révoltes sociales.
Pourtant, les partisans de cette loi
disent ne vouloir défendre que l’égalité des sexes et la neutralité
de l’école républicaine. Contre les obscurantismes religieux, ils
invoquent l’esprit des Lumières...
La question de légalité des sexes ne peut pas se
réduire à la question du foulard. C’est le même gouvernement qui
attaque le droit des femmes par sa politique économique libérale et
qui prétend le défendre à propos du foulard. Il faut dans ce domaine
appeler un chat un chat. Le droit des femmes est une question
centrale de nos sociétés, mais elle se pose d’abord à un double
niveau : celui du combat contre les bases économiques de
l’oppression et celui d’un combat durable contre la mentalité
patriarcale, qui est loin de se limiter à l’immigration.
Concernant les Lumières, de quoi s’agit-il en réalité ?
C’est un mouvement contradictoire qui invente la démocratie tout en
posant l’Occident comme supérieur au reste du monde. C’est la raison
pour laquelle les Lumières ont servi à justifier la colonisation,
censée "émanciper" ces "sauvages".
Quant à l’argument des obscurantismes religieux, il
faut être sérieux. Le communautarisme, les obscurantismes et
l’intégrisme sont les produits d’une société inégalitaire. Il est
inadmissible de présenter une conséquence comme une cause. C’est le
symbole même d’une domination : les conditions de vie de
l’immigration poussent les gens au repli et on leur reproche ce que
la domination a elle même fabriqué.
Comment expliques-tu qu’ à partir d' une
poignée de fillettes voilées le "débat" soit monté en puissance au
point de devenir un enjeu politique national de premier ordre ?
Nous sommes devant une gestion coloniale de
l’immigration et des Français qui en sont issus. Derrière se cache
un choix économique stratégique : faire jouer à l’immigration et à
ses enfants le rôle de dérégulateurs du marché du travail. Pour cela,
il faut les mettre sur la défensive. En réalité, les sans-papiers,
les immigrés "réguliers" et les Français issus de l’immigration
représentent d' ores et déjà près de 30 % du monde ouvrier. Les
couper du reste de la population ouvrière, c’est se garantir le
succès de l’opération consistant à remettre en cause l’ensemble des
acquis sociaux. On n’hésite donc pas à revigorer des idées
coloniales qui n’ont jamais été éradiquées dans cette société.
L’enjeu du débat est fondamental : soit nous
réussirons à éviter la division dans le peuple de ce pays, et le
combat aura lieu contre notre ennemi commun, soit la division
raciste l’emportera pour le plus grand bénéfice des dominants. Voilà
pourquoi ces derniers ont mis tant d’ardeur à cette manipulation
idéologique.
Tu publies un livre sur "l’affaire
du voile". Peux-tu nous en dire quelques mots ?
C’est une dénonciation du traitement politique et
médiatique des jeunes issus de la colonisation. Ce traitement
s’appuie sur trois figures clés : la masse des jeunes, présentés
comme dangereux, intégristes, violents et sexistes; les élites,
présentées comme intégrées, reconnaissantes et plus royalistes que
le roi; et le religieux de service, visant à assurer la paix
sociale et à empêcher les prises de conscience. L’essai tente de
montrer comment les mises en scène de l’insécurité, puis de
l’association Ni putes Ni soumises, puis de l’affaire du foulard, etc, ne sont que des éléments d' une vaste offensive idéologique
destinée à faire intérioriser par tous la grille de lecture de la "guerre des civilisations" et à empêcher les grilles de lecture
sociales de se développer.
Vingt ans après la marche pour
l’égalité, qu’est-ce que la jeunesse des quartiers populaires a
gagné ? Qu’a-t-elle perdu ?
Les jeunes issus de la colonisation ont gagné une
visibilité sociale désormais incontournable.
Reste que l’absence de mémoire et de transmission
rend chaque victoire fragile et oblige à reprendre sans cesse les
mêmes luttes. Depuis la marche, une diversification sociale s’est
opérée entre une masse de jeunes issus de la colonisation qui s’est
paupérisée et une petite minorité qui prétend à l’embourgeoisement.
Tant qu’il n’y aura pas une dénonciation forte de
cette "beurgeoisie", elle prétendra nous représenter et sera mise
en avant dans ce but. Le flambeau de la marche, aujourd’hui, c’est
de reprendre le combat pour une expression politique de ce
prolétariat issu de la colonisation, même si beaucoup rejettent ce
terme.
Quels sont les défis en matière de
lutte sociale et d’émancipation qui se posent à la jeunesse des
quartiers ?
L’enjeu essentiel se trouve dans le rôle économique,
politique et idéologique que l’on veut lui faire jouer. Au niveau
économique, il s’agit de l’utiliser pour organiser un second marché
du travail sans aucune garantie, hyperflexible et hyperprécarisé
afin de pouvoir le généraliser à l’ensemble du monde du travail.
Au niveau politique, il s’agit de construire un "communautarisme" par en haut que l’on reprochera ensuite aux
populations issues de la colonisation.
Au niveau idéologique, enfin, il s’agit de construire
un "ennemi de l’intérieur" pour légitimer un consensus blanc entre
classes sociales et éviter la remise en cause des politiques
réactionnaires actuelles.
Bref, plus que jamais les jeunes issus de la
colonisation et leurs parents manquent d' une expression politique
et d’une convergence avec le reste du monde du travail. La tâche est
immense, mais comme disait l’antifasciste Gramsci : pessimisme de
l’intelligence et optimisme de la volonté.
1er juillet 2004
Hamé est membre du groupe La Rumeur
Cet entretien est paru le 15 mai 2004 dans le numéro
12 de l’excellent mensuel CQFD [1]
.
Bibliographie sélective de Saïd Bouamama
Dix
ans de marche des beurs, chronique d’un mouvement avorté (Desclée
de Brouwer, 1994)
Familles
maghrébines en France, avec Hadjila Sad Saoud (D. de Brouwer,
1995)
J’y suis, j’y vote (Esprit Frappeur,
2000)
De
la galère à la citoyenneté (Desclée de Brouwer, 1997)
Jeunes
Manosquins issus de l’immigration : les héritiers involontaires de la
guerre d’Algérie (éditions du CREOPS, 2003)
Notes
[1]
www.cequilfautdetruire.org