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L'hystérie politique
Dans plusieurs essais écrits au milieu du siècle dernier1, l'historien
hongrois Istvan Bibo s'est efforcé d'expliquer l'aveuglement et
l'irresponsabilité qui ont, selon lui, marqué la politique menée par les
Etats d'Europe centrale - Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie - entre les
deux guerres, et qui ont conduit ces Etats à la catastrophe. Pour rendre
compte de leurs errements, Bibo propose une catégorie originale, celle de
l'hystérie politique, dont le champ d'application me paraît déborder
largement les limites du domaine qu'il étudie.
Qu'est-ce que l'hystérie politique ? Soit une communauté confrontée à une
situation ou à un problème difficiles, qui mettent profondément en cause,
sinon son existence, au moins sa manière d'être et la représentation
qu'elle se donne d'elle-même. Si elle ne trouve pas en son propre sein
l'énergie et les moyens nécessaires pour transformer cette situation ou
résoudre ce problème, si en conséquence elle se sent à la fois menacée et
impuissante, elle peut être tentée par une sorte de conduite de fuite ; de
la situation réelle qui la met à l'épreuve, elle va se fabriquer une image
déformée et fantasmatique ; au problème réel dont elle ne vient pas à bout,
elle va substituer un problème fictif, imaginaire, construit de telle sorte
qu'il puisse être traité avec les seules ressources du discours et par le
seul maniement des symboles. Comme il est toujours possible de parler et de
jouer sur les symboles, la communauté peut ainsi se donner à bon compte le
sentiment qu'elle a vaincu la difficulté, et recommencer à vivre comme
avant.
De tels comportements sont observés dans des régions très variées de la vie
sociale. De nombreux anthropologues ont expliqué de cette façon les
croyances et pratiques magiques. Les sociétés dites " primitives " se sont
senties désarmées face à une nature qu'elles ne comprenaient pas et
qu'elles ne maîtrisaient pas ; elles l'ont alors peuplée de puissances
invisibles - divinités, génies, esprits - qu'elles ont investies du pouvoir
de contrôler les forces naturelles ; du coup, elles se sont donné le moyen,
non seulement de comprendre les événements, mais aussi d'agir sur eux, en
se conciliant la faveur de ces puissances ou en évitant de les irriter, à
coup d'incantations et d'offrandes.
Quant au terme d'hystérie, Bibo l'emprunte à la psychiatrie, et notamment à
Freud. On sait comment celui-ci décrit la phobie, qu'il regarde comme le
symptôme majeur de l'hystérie d'angoisse :
Ce dont on a peur, c'est manifestement de sa propre libido. La différence
avec la situation de l'angoisse réelle réside en deux points : à savoir que
le danger est interne au lieu d'être externe, et qu'il n'est pas reconnu
consciemment. Dans les phobies, on peut très nettement reconnaître comment
ce danger interne est transposé en un danger externe, comment, donc, une
angoisse névrotique est métamorphosée en une angoisse apparemment réelle.
Admettons que l'agoraphobe ait régulièrement peur des pulsions de
tentation qui sont éveillées en lui par les rencontres qu'il fait dans la
rue. Dans sa phobie, il entreprend un déplacement, et il est maintenant
angoissé devant une situation extérieure. Le bénéfice qu'il en retire est
manifestement qu'il estime pouvoir ainsi mieux se protéger. Face à un
danger extérieur, on peut se sauver par la fuite ; la tentative de fuite
devant un danger intérieur est une entreprise ardue. "2.
Bien que Bibo ne cite pas Freud, c'est à n'en pas douter cette description
qui inspire ses analyses et sa terminologie.
Bien entendu, dans tous les cas évoqués, l'effet de la conduite hystérique
n'est pas de dissiper le danger qui presse ou de résoudre le problème posé
; bien au contraire, elle représente vis-à-vis d'eux une sorte d'aveu
d'impuissance. Mais elle permet au sujet individuel ou collectif de gagner
du temps, de déguiser le danger ou le problème, de les mettre en quelque
sorte à distance et ainsi de vivre avec eux, aussi longtemps du moins
qu'ils demeurent chroniques et ne connaissent pas d'aggravation brutale.
Le recours à la notion d'hystérie nous expose à plusieurs dérives contre
lesquelles Bibo nous met en garde. Tout d'abord l'hystérie est une maladie, et
non pas une manoeuvre ; même si, objectivement, elle constitue une
diversion par rapport à la réalité, elle n'est en aucune manière une
opération consciente et délibérée, et plutôt que de diversion, il
conviendrait de parler de divertissement au sens pascalien du terme. Dans
l'hystérie politique, la communauté et ses membres ne sont acteurs qu'en
apparence ; en vérité, ils sont agis. Du coup, leur sincérité, leur bonne
volonté sont entières, et c'est pourquoi il est si difficile de combattre
cette affection et de la guérir.
En second lieu, Bibo est conscient des questions de méthode que soulève
l'utilisation d'une notion empruntée à la psychologie de l'individu pour
rendre compte d'un comportement collectif. Même si l'hystérie politique
offre une tribune et un tremplin de choix aux personnalités hystériques,
elle ne naît pas de l'agglomération des hystéries individuelles. Elle a une
origine, des causes, un développement qui lui sont propres. Elle atteint
sinon l'ensemble, du moins la grande majorité des membres de la communauté,
y compris, parmi eux, de très nombreux individus qui, sur le plan
personnel, demeurent parfaitement sains et équilibrés, même lorsqu'ils se
font les agents actifs de sa propagation. En la circonstance, entre
l'individuel et le collectif, Bibo veut éviter aussi bien l'identification
pure et simple que la dissociation absolue, et sa réponse peut passer pour
un modèle de prudence épistémologique :
Les concepts psychologiques que nous avons utilisés jusqu'à présent
étaient applicables aussi bien à l'individu qu'à la communauté. Mais pour
éviter de tomber dans une sorte de mysticisme communautaire, il est
important de connaître jusqu'où va ce parallélisme. Ses limites sont
simples à fixer. L'âme, la conscience, la peur, l'action sont le propre de
l'individu. La conscience, la peur, la réaction, le caractère de la
communauté ne sont que la somme des données individuelles, étant entendu
que celles-ci peuvent soit se juxtaposer simplement, soit constituer une
unité supérieure. Les processus communautaires ainsi observés montrent
quelquefois d'étonnantes analogies avec les processus psychologiques
individuels. L'homme qui, effarouché, recule devant la tâche à
entreprendre, mais qui fanfaronne et devient agressif pour détourner
l'attention de sa propre peur, est le modèle de certains comportements
communautaires. Mais cela ne signifie pas que la communauté a une âme comme
l'individu et que les deux types de comportements, celui des communautés et
celui des individus, obéissent aux mêmes règles. Le processus communautaire
additionne et structure les réactions individuelles, ce qui implique un
plus grand nombre de combinaisons possibles, et aussi un rôle plus
important de la conscience, de l'intention, des conventions et objectifs
communautaires. "3.
Les problèmes initiaux : panne de l'intégration, stagnation de la cause des
femmes.
Ces préalables posés et ces précautions prises, il devient tentant
d'analyser le récent débat sur le voile islamique comme un épisode
manifeste d'hystérie politique. A elles seules, l'ampleur de la discussion,
la passion qui l'anime, la quasi-unanimité qui s'en dégage, par-delà les
clivages habituels, pour prôner l'adoption d'une loi, sont autant d'indices
qui suggèrent une interprétation pathologique. Je voudrais ici, de façon
très hypothétique, en esquisser les grandes lignes.
Quel est tout d'abord le problème initial, celui qui est à l'origine de
l'hystérie ? Pour ma part, j'en aperçois deux. Le premier est ce qu'il est
convenu d'appeler la " panne de l'intégration ", le fait qu'en France
aujourd'hui une grande partie des personnes issues de l'immigration,
qu'elles soient françaises ou étrangères, sont de facto des citoyens de
seconde zone, concentrant sur eux discriminations et exclusions. On connaît
les multiples aspects de cette "panne" : la ségrégation urbaine, la
formation de " poches " irréductibles de chômage et de misère, les écoles-ghettos et l'échec scolaire, la discrimination à l'embauche et dans
l'attribution des logements, le racisme au travail, et pour finir le
cortège de rancoeurs et de violences que ces phénomènes provoquent chez ceux
qui en sont victimes, en particulier les jeunes.
Le second problème tient au ralentissement ou à la stagnation que connaît
aujourd'hui le processus d'égalisation entre les sexes. Depuis ses succès
des années soixante dix en matière de contraception et d'I.V.G., la cause
des femmes n'a plus guère progressé ; l'écart entre les salaires masculins
et féminins reste considérable, les femmes demeurent largement exclues des
échelons les plus élevés de la hiérarchie politique, administrative et
économique ; les violences à leur encontre se poursuivent ; la publicité
sexiste et l'industrie pornographique sont plus prospères que jamais. Bref,
ici encore il y a blocage. Enfin, les deux problèmes, bien que distincts,
se rejoignent au moins en un point, puisque c'est assurément dans les cités
et les quartiers dit " sensibles " que la condition des femmes est la plus
dégradée, et que la contrainte " machiste " se fait la plus lourde.
Les deux problèmes
présentent deux caractères communs. En face d'eux, tout d'abord, la collectivité
nationale est comme frappée de paralysie. Les initiatives se succèdent, mais
paraissent toutes vouées à l'enlisement et à l'échec. C'est qu'en la matière les
lois cadres, les plans, les projets - bref, l'arsenal classique des parlements,
des gouvernements et des administrations - sont très insuffisants, pour ne pas
dire entièrement inefficaces. Dans les deux cas, en effet, il faut changer en
profondeur les mentalités et les comportements ; il faut heurter de front un
énorme conglomérat de préjugés, d'habitudes et d'intérêts. Pour m'en tenir à
deux exemples, la suppression des quartiers ghettos n'exigerait rien de moins
que le réaménagement de l'espace urbain, la redistribution systématique des
logements sociaux sur l'ensemble des communes, la mise en oeuvre d'une
politique résolue de mixité sociale, et, au terme du processus et pour lui
donner tout son effet, l'application stricte de la carte scolaire. De même,
l'avènement de l'égalité des sexes dans le monde du travail remettrait en
cause quantité de routines et d'"avantages acquis". Dans les deux cas, au
total, il s'agit d'un travail que la société doit faire sur elle-même, que
chacun d'entre nous doit faire sur lui-même, et aucun pouvoir, si bien
intentionné et puissant soit-il, ne saurait le faire à notre place.
Or une culture politique vieille de plusieurs siècles amène les Français à
surestimer le rôle de l'Etat et de la loi dans la conduite des affaires
publiques ; ils sont donc désarmés en face de problèmes dont la solution
appelle à l'évidence d'autres modalités de l'action collective : la
pédagogie, la persuasion, l'exemple. Par ailleurs, précisément parce
qu'elles bousculeraient les modes de vie et les usages, les égoïsmes et les
privilèges, les transformations requises seraient nécessairement
impopulaires ; dans une "démocratie d'opinion" comme la nôtre, où les
élections se succèdent tous les deux ou trois ans, et où les sondages se
multiplient dans l'intervalle, on ne voit guère qui, dans l'establishment
politique, intellectuel et médiatique, prendra le risque de les proposer et
de les défendre. A elles seules, ces deux remarques suffisent, me
semble-t-il, à expliquer notre impuissance, et l'immobilisme qui est le
nôtre depuis des décennies sur les deux fronts.
Au surplus, la persistance et l'ampleur des deux problèmes évoqués mettent
à rude épreuve notre amour-propre national. Nous aimons à nous représenter
la France républicaine comme une terre d'accueil et d'asile ; elle reste
pour nous l'héritière de la Grande Révolution, la patrie des droits de
l'homme, le royaume béni de la liberté, de l'égalité et la fraternité ;
aussi sommes-nous portés à la proposer en exemple au monde entier. Il nous
est donc pénible de constater que ce portrait complaisant est cruellement
démenti par la réalité : chez nous, comme ailleurs, la lèpre de l'exclusion
se répand, les inégalités se creusent, le racisme est virulent, et nous ne
sommes guère qualifiés pour faire la leçon à nos voisins.
L'hystérie politique, avions-nous dit, surgit à deux conditions : il faut
que, d'un côté, la communauté éprouve un sentiment d'impuissance devant une
situation qu'elle ne maîtrise pas ; il faut que, de l'autre, elle se sente,
sinon menacée dans son existence, du moins blessée dans son narcissisme,
atteinte dans l'image qu'elle se donne d'elle-même. A l'évidence, ces deux
conditions sont réunies dans la France d'aujourd'hui.
Le problème de substitution : la question du voile.
Confronté à des difficultés qu'elle ne parvient pas à surmonter, la
communauté hystérique leur substitue un problème fictif, qu'elle est à même
de traiter avec les seules ressources du discours et du symbole : elle peut
ainsi se donner l'illusion de franchir victorieusement l'obstacle. A mon
sens, la question du voile joue très précisément ce rôle de problème de
rechange. Pour être un substitut crédible, le nouveau problème doit remplir
plusieurs conditions. Tout d'abord, il doit entretenir un rapport manifeste
avec les problèmes qu'il est appelé à remplacer ; de telle sorte qu'en
parlant de lui, on aura le sentiment de parler d'eux, sans pourtant les
prendre explicitement pour objet. La question du voile satisfait cette
exigence : le voile est porté par des jeunes filles de confession
musulmane, qui appartiennent dans leur quasi-totalité à des familles issues
de l'immigration ; par ailleurs, seules des jeunes filles le portent, et il
apparaît donc comme une "marque" de la condition féminine, quelle que soit
la signification qu'on lui donne - on y reviendra. Du coup, la question du
voile permet bien d' évoquer - au sens où l'on évoque un esprit - aussi
bien les difficultés de l'intégration que celles de l'égalité entre les
sexes.
Au départ cependant,
la question du voile semblait mal se prêter au rôle qui lui était destiné, en
raison de la minceur des événements qui lui servaient de support. On le sait,
les recensements disponibles - ceux des Renseignements Généraux comme ceux de
l'Education Nationale -dénombrent pour l'année 2003 quelque douze cents cas,
parmi lesquels deux douzaines sont devenus litigieux et ont abouti à quatre
exclusions4.
Ils indiquent en outre que le nombre annuel des cas signalés n'a guère varié
depuis 1989. A l'évidence, un tel socle était beaucoup trop étroit pour donner
lieu à un"grand débat national", et il a fallu commencer par l'agrandir. A cette
fin, deux procédés ont été utilisés, que nous pouvons voir à l'oeuvre dans
le rapport de la commission Stasi5 ; celui-ci a le mérite de refléter très
fidèlement la montée en puissance et la rhétorique de l'hystérie, et je lui
emprunterai la plupart des exemples dont j'ai besoin pour illustrer mon
hypothèse.
Un premier argument a consisté à mettre en doute la valeur des statistiques
officielles, selon la méthode classique qui prescrit de briser le
thermomètre lorsqu'il ne donne pas les résultats escomptés. La commission a
préféré s'en remettre à la parole des "acteurs de terrain", donc chacun
faisait état, pour l'établissement où il travaillait, d'une situation
beaucoup plus tendue. Si, sur le plan qualitatif, cette parole est
effectivement irremplaçable, il n'est pas sûr qu'il en soit de même sur le
plan quantitatif : en 1815 déjà, pour connaître les pertes subies à la
bataille de Waterloo, il valait mieux s'adresser à l'Empereur ou au
Maréchal Ney qu'à Fabrice del Dongo. Quoiqu'il en soit, la commission a
préféré conclure que l'administration était dépassée par les événements, et
que la crise avait fini par échapper aussi bien à sa connaissance qu'à son
contrôle. Conclusion bien naturelle : si la commission avait admis
l'extrême exiguïté du phénomène, elle aurait du même coup sapé sa propre
raison d'exister, et par un étrange renversement, il semble que, lors de
l'audition du ministre Ferry, c'est la création même de la commission qui a
été invoquée pour démontrer la gravité du problème (Le Monde, 12/12/2003,
p.6).
Divers commentateurs ont alors estimé qu'il fallait multiplier au moins par
quatre les chiffres fournis par l'administration. Même après cette
opération, le total obtenu reste peu impressionnant. Un second argument est
alors appelé à la rescousse : ce total, assure-t-on, représente le sommet
d'un iceberg dont nous ne mesurons pas la masse immergée ; nous
n'observons en effet que l'avant-garde d'une armée dont le gros est encore
dans la tranchée. C'est que derrière cette avant-garde se dissimulent des
forces obscures qui "tirent les ficelles" et qui cherchent en un premier
temps à éprouver nos défenses avant de donner le signal de l'assaut. Ces
forces obscures, nous les rencontrons presque à chaque page du rapport
Stasi : "activistes politico-religieux" (p.18, col.1), "tendances
politico-religieuses extrémistes" (p.20, col.3), "minorité activiste"
(p.21, col.6), "groupes organisés qui testent la résistance de la
République" (p.22, col.1), "groupes communautaristes politico-religieux"
(p.22, col.3), etc. Le rapport se garde bien de préciser plus avant leur
identité : de fait, leur anonymat ne les rend que plus redoutables. Tout au
plus nous laisse-t-on supposer que ces groupes appartiennent à la nébuleuse
de l'intégrisme islamiste, dont - nous le savons tous - Al Qaeda forme en
dernière instance le noyau. Et ils ne visent rien de moins que la
déstabilisation de nos institutions et de notre démocratie : "c'est
l'avenir même des services publics qui est en jeu", nous dit-on (p.21,
col.5), et au-delà, "les menaces ébranlent l'ensemble de notre édifice
juridique" (p.23, col.2). Dans ces conditions, ceux qui s'obstineraient à
minimiser la menace en rappelant les évaluations officielles du phénomène
ne feraient que démontrer leur propre aveuglement.
Dans l'Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville écrit :
"En politique,
la peur est une passion qui s'accroît souvent aux dépens de toutes les
autres. On a volontiers peur de tout quand on ne désire plus rien avec
ardeur" (Ed. Gallimard, 1953, vol.II, p.280). De fait, comment émouvoir un
peuple aussi désenchanté et blasé que le nôtre, sinon en le faisant
périodiquement trembler devant des périls imaginaires ? Le procédé est
d'autant plus efficace que, comme l'observe de son côté Guizot (Mémoires,
éd. Paléo, 2003, vol. II, p.18), "Les hommes sont ainsi faits que les
dangers chimériques sont pour eux les pires ; on se bat contre des corps ;
on perd la tête, soit de peur, soit de colère, devant des fantômes."
La neutralisation du problème initial.
Il faut cependant relever ici une différence essentielle entre l'hystérie
individuelle et l'hystérie collective. Dans la première, le problème
initial est proprement refoulé dans l'inconscient, et le problème de
substitution occupe désormais seul le devant de la scène. Une telle
occultation ne peut se produire à l'échelle de la communauté, ne serait-ce
que parce qu'il n'y a pas d'inconscient collectif ; le problème initial
continue donc d'attirer l'attention par ses effets, et il reste toujours
quelques observateurs épargnés par l'hystérie pour rappeler son existence.
Dans l'hystérie collective, il y a donc moins refoulement que
neutralisation, selon ce que j'appellerais volontiers la technique du "
coup de chapeau donné en passant " : le problème initial est certes évoqué,
mais un artifice rhétorique vient bientôt le mettre en quelque sorte entre
parenthèses, et le discours peut alors se tourner vers le problème de
substitution et poursuivre son cours comme si de rien n'était.
De cette technique et
de sa mise en oeuvre, le rapport Stasi nous offre un
véritable cas d'école. Bien loin de passer sous silence les difficultés de
l'intégration, il nous en propose une description très précise et très
pertinente. Il note très justement qu'en raison de son contexte urbain, le
repli communautaire est davantage subi que voulu, et il caractérise fort
bien la démarche qui consiste à transformer le stigmate en emblème, selon
l'adage connu black is beautiful. Au terme de son analyse, le rapport rend
un verdict catégorique :
"La laïcité n'a de sens et de légitimité que si l'égalité des chances est
assurée en tout point de notre territoire." (p.22, col.6).
Un esprit naïf serait tenté de d'en conclure que, puisque de l'aveu même du
rapport, l'égalité des chances est bien loin d'être assurée en tout point
de notre territoire, la laïcité n'a pour l'instant ni sens ni légitimité.
Las ! pour le rapport Stasi c'est tout le contraire :
"Certaines situations sociales rendent peu crédibles les droits, et de ce
fait disposent mal ceux qui en sont victimes à assumer leurs devoirs. Mais
on ne saurait s'en prévaloir pour déclarer les exigences de la laïcité
illégitimes et renoncer à les affirmer au prétexte qu'existe l'injustice
sociale." (p.22, col.5).
Ainsi le tour est joué : l'injustice sociale, dont l'éradication était
présentée tout à l'heure comme une condition nécessaire de la laïcité, est
à présent métamorphosée en un simple prétexte, que l'on est en droit
d'écarter sans autre forme de procès. On peut donc la déclarer hors jeu -
et poursuivre son chemin.
S'il faut en croire la commission Stasi, la méthode peut être appliquée en
toutes circonstances, car, déclare-t-elle joliment, "la grandeur des
principes ne saurait être en aucun cas démentie par la bassesse des
pratiques." (p.22, col.5); comme la proposition réciproque n'est pas moins
vraie - la grandeur des principes n'empêche en rien la bassesse des
pratiques -on pourra continuer du même pas de proclamer les principes et
d'abandonner les pratiques à leur bassesse : tel était sans doute le
résultat visé.
Ainsi s'explique
l'extrême pauvreté du rapport Stasi dès lors qu'il s'efforce de formuler des
propositions concrètes en matière d'intégration. La commission "souhaite que
la politique de lutte contre les discriminations urbaines soit une priorité
nationale" (p.23, col.1); elle rejoindra ainsi la lutte contre l'insécurité
routière, la promotion des handicapés, le combat contre le cancer, la solidarité
avec les personnes âgées, la répression de l'insécurité, la réforme de
l'assurance maladie et bien d'autres priorités nationales dont la liste peut
être allongée d'autant plus généreusement que, de toute manière, les ressources
manquent pour les mettre en oeuvre. Par ailleurs, nous dit-on,
"La future haute autorité indépendante qui sera compétente à l'égard de
toutes les formes de discriminations devra modifier les pratiques et faire
évoluer les comportements en matière notamment de racisme direct ou
indirect et d'intolérance religieuse." (p.23, col.1).
On songe à la méthode de Descartes telle que la résumait Leibniz: prenez ce
qu'il faut, faites comme il convient et vous obtiendrez ce que vous
cherchez. De quels moyens la haute autorité sera-t-elle dotée? Agira-t-elle
par la persuasion ou par la contrainte? Aura-t-elle un pouvoir de sanction?
Qui la représentera sur le terrain? Disposera-t-elle d'un personnel propre?
Qui aurait été heureux de recueillir sur ces points l'avis de la commission
Stasi attendra une autre occasion.
Des principes aseptisés.
Le réel ainsi écarté, le discours peut désormais se maintenir dans la
sphère éthérée des grands principes. La mobilisation à tout propos de
ceux-ci est une spécialité reconnue de la rhétorique politique française,
et le rapport Stasi ne déroge pas à la règle: la liberté de conscience,
l'autonomie de la personne, l'esprit critique, la tolérance, l'égalité des
chances et celles des sexes, la laïcité de l'école et de l'Etat, toutes les
grandes valeurs de la République sont au rendez-vous, à la seule exception
- pas tout à fait innocente - de la fraternité. Mais encore faut-il que
l'exaltation des principes ne réintroduise pas, si j'ose dire, par la
fenêtre, une réalité que l'on a pris grand soin de chasser par la porte. Le
risque n'est pas négligeable, car lorsqu'on affirme un principe, on est tôt
ou tard amené à évoquer sa traduction dans les faits. Ainsi s'explique une
nouvelle caractéristique du rapport Stasi, très représentatif, ici encore,
de l'argumentation commune des partisans d'une loi contre le voile. En un
premier temps, on invoque un principe auquel on attribue une valeur absolue
et une portée universelle, mais en un second temps on en limite strictement
l'application au seul cas du voile islamique à l'école publique, à
l'exclusion de tout autre objet, situation ou circonstance.
Parmi les adversaires du voile, beaucoup soulignent qu'il est un symbole
provocant de l'oppression et de l'humiliation des femmes, et qu'à ce titre
on ne saurait le tolérer dans notre République."Objectivement", déclare par
exemple Bernard Stasi à Ouest France , "le voile traduit l'aliénation des
femmes"; "objectivement", c'est-à-dire pris en lui-même, indépendamment du
statut, des sentiments et des convictions de celles qui le portent. Mais
s'il en est ainsi, le voile devrait être interdit, non seulement à l'école
publique, mais partout, à toutes et en toute circonstance: à l'université,
dans l'entreprise, dans les transports, dans la rue, sur les marchés, etc.
En particulier, j'y reviendrai, ne faudrait-il pas l'interdire dans les
écoles privées sous contrat, qui sont financées par la République et qui,
au dire même de la loi, concourent au service public? Par ailleurs, ne
devrait-on pas se demander ce que signifient d'autres voiles, non
islamiques ceux-là, comme par exemple les cornettes portées par certaines
religieuses catholiques. Bien entendu, les adversaires du voile n'ont
jamais envisagé de généraliser ainsi l'interdiction qu'ils proposent, mais
on peut du même coup se demander dans quelle mesure ils adhérent vraiment
au principe qu'ils proclament.
La question est d'autant plus pertinente que d'autres symboles manifestes
de la dégradation des femmes - la publicité sexiste ou l'industrie
pornographique par exemple - sont bien loin de susciter des débats aussi
passionnés, et que ceux qui ont suggéré de les interdire par la voie
législative ont été aussitôt stigmatisés comme des partisans attardés de
l'ordre moral.
D'autres adversaires du voile se fondent sur le principe de laïcité pour
exiger que tous les signes d'appartenance religieuse soient proscrits dans
l'école publique, mais ici encore il est clair que seul le voile est visé,
la mention des grandes croix et des kippa étant une fausse fenêtre qui ne
trompe plus personne. Mais de nouveau, pourquoi s'en tenir aux seuls signes
vestimentaires?
La commission Stasi se félicite que
"les administrations prennent en
considération davantage que par le passé les interdits alimentaires liés
aux convictions religieuses" (p.21. col.2). Pourtant le refus de partager
le repas commun n'est-il pas un signe d'appartenance au moins aussi
"ostensible" que le port du voile?
Par ailleurs, pourquoi n'interdire le voile que dans l'enseignement public?
Dans un récent débat, Jack Lang rappelait que, depuis la loi Debré de 1959,
les établissements privés sous contrat remplissent une mission de service
public et "doivent accueillir tous les enfants, sans distinction d'origine,
d'opinion ou de croyance dans le respect total de la liberté de
conscience"; c'est précisément pour cette raison qu'ils bénéficient du
financement de l'Etat. Mais s'il en est bien ainsi, pourquoi seraient-ils
dispensés d'appliquer une laïcité qui doit être la règle dans tout le
service public? De son côté, le rapport Stasi souligne que les "obligations
de neutralité" qui s'imposent au service public "devraient être mentionnées
dans les contrats conclus avec les entreprises délégataires de service
public ou celles concourant au service public" (p.23,col.3). Si vous vous
imaginez que cette dernière formule inclut les écoles privées sous contrat,
détrompez-vous vite: pour Jack Lang comme pour les auteurs du rapport
Stasi, les principes de laïcité et de neutralité ne s'appliquent pas à ces
établissements, du fait de leur "caractère propre". Bien mieux, le rapport
Stasi les considère comme la véritable garantie de la liberté religieuse:
"L'existence d'un enseignement confessionnel sous contrat d'association
avec l'Etat permet que s'affirme pleinement la liberté religieuse avec la
prise en compte du caractère propre de la religion;" (p.19, col.4).
Du coup le rapport souligne qu'
"aucune disposition juridique ne s'oppose à
la création d'écoles musulmanes" (p.19,col.4), et il assure d'un revers de
plume que "l'argument selon lequel la loi pourrait favoriser l'enseignement
privé n'est plus dirimant", puisque "certains parents musulmans préfèrent
déjà recourir à l'enseignement catholique pour que leurs enfants y
bénéficient d'un enseignement des valeurs religieuses" (p.23, col.5).
N'est-ce pas suggérer que la question du voile pourrait trouver une réponse
acceptable par la multiplication d'écoles confessionnelles musulmanes sous
contrat, où le port du voile, serait, non seulement autorisé, mais
prescrit, au nom du "caractère propre" de ces écoles? Quant aux effets
qu'une telle solution produirait sur l'intégration des jeunes filles
concernées, la commission, semble-t-il, n'a pas jugé opportun de
s'interroger sur ce point.
De même, le rapport Stasi se garde bien de mettre en question le statut de
l'Alsace et de la Moselle concordataires. Comme ces trois départements font
effectivement partie de la République française, on voit que cette dernière
sait pratiquer sa laïcité de bien des manières différentes, et qu'elle ne
dédaigne pas à l'occasion de faire largement place aux particularismes. La
commission Stasi ne voit là rien d'anormal:
"La commission estime que la réaffirmation de la laïcité ne conduit pas à
remettre en cause le statut particulier de l'Alsace-Moselle, auquel est
particulièrement attachée la population de ces trois départements." (p.22,
col. 6).
Que l'attachement d'une population suffise à justifier une dérogation à la
loi commune est un argument étrange dans un texte tout entier consacré à la
dénonciation du communautarisme. Bien qu'elle ne l'ait pas explicitement
précisé, il apparaît donc que, pour la commission Stasi, l'Alsace et la
Moselle ne devraient pas être concernées par une loi interdisant les signes
religieux à l'école.
Au total, entre les
principes universels et absolus dont on se réclame et l'application très limitée
dont on se contente, il y a un hiatus qui doit être expliqué. Certains parlent
de cynisme ou d'hypocrisie. A mon sens, l'essentiel est ailleurs. Encore une
fois, l'hystérie est une affection pathologique, et les inconséquences relevées
ne sont que les symptômes de cette affection. La communauté hystérique éprouve
un besoin compulsif de se réciter ses principes et ses valeurs, pour se rassurer
et réaffirmer la représentation qu'elle se donne d'elle-même. Mais il ne s'agit
pas pour autant d'accepter la confrontation avec une réalité ressentie comme
pénible, dangereuse ou hostile: si la mise en oeuvre des principes semble
conduire à cette confrontation, on y renoncera sans hésiter. Quel est le
gouvernement qui, au nom de la cohérence laïque, envisagerait de remettre
en cause le statut de l'Alsace-Moselle ou la loi Debré de 1959? Ici,
quelles que soient les déclarations d'intention, le principe d'opportunité
reprend tous ses droits, et le souci de la rigueur logique a tôt fait de
s'effacer devant une aspiration bien compréhensible à la tranquillité. Rien
là que de très naturel; simplement, ne serait-ce que pour éviter de
troubler les âmes candides, on aurait peut-être dû se montrer moins
catégorique dans l'énoncé des principes.
La loi et ses effets.
On peut enfin
s'interroger sur la portée et les conséquences exactes de la loi proposée.
Concernant l'école, qui est au coeur du débat, on en connaît
la disposition principale: "Sont interdits dans les écoles, collèges et
lycées les tenues et signes manifestant une appartenance religieuse ou
politique. Les tenues et signes religieux interdits sont les signes
ostensibles" (p.23, col.4). Par un étrange remords, le rapport assure dès
le paragraphe suivant qu' "il ne s'agit pas de poser un interdit"
(p.23,col.4): bel exemple de dénégation freudienne, dans laquelle on nie
haut et fort ce que l'on veut précisément affirmer. Mais si! Il s'agit bien
de poser un interdit, et on peut essayer d'en mesurer les effets.
Tout d'abord, la loi est supposée apporter aux enseignants et aux chefs
d'établissement une règle claire qui leur permette de trancher sans hésiter
les cas litigieux. Sur ce point, les discussions que provoquent d'ores et
déjà l'interprétation du terme "ostensible" et la détermination de la
frontière exacte entre l'ostensible interdit et le discret autorisé ne sont
guère rassurantes, et il faudra sans doute attendre quelques décisions du
Tribunal Administratif et un arrêt du Conseil d'Etat pour qu'une
jurisprudence soit fixée.
Enumérant les "difficultés" de la situation qui prévalait depuis 1989, le
rapport Stasi souligne de façon un peu étrange que "l'adoption d'une
démarche au cas par cas supposait la possibilité pour les chefs
d'établissement de prendre des responsabilités." (p.19, col.6). Il n'est
pas sûr que la possibilité pour un chef de prendre des responsabilités
puisse être considérée comme une difficulté, et j'y verrais plutôt pour ma
part la définition même de sa tâche; mais quoiqu'il en soit, les chefs
d'établissement ne seront pas déchargés de tout souci en la matière,
puisque le dialogue et la médiation devront demain encore précéder la
sanction.
Cependant la loi ne sera pas inutile: selon toute vraisemblance, les
exclusions se feront un peu plus nombreuses et plus expéditives. A deux
reprises, la commission Stasi s'alarme dans son rapport du développement de
la déscolarisation (p.21, col.5; p.23, col.6), mais si ses propositions
sont retenues, elle aura incontestablement contribué elle-même à
l'aggravation du phénomène qu'elle dénonce.
Par ailleurs, la commission Stasi s'est déclarée sensible au drame que
vivent les adolescentes et les jeunes femmes issues de certaines cités, et
l'on ne peut ici que lui donner raison. Mais en quoi l'interdiction du
voile à l'intérieur de l'école transformera-t-elle la vie dans les cités?
Elle constituera, nous dit-on, un "signe fort" à l'adresse des
"groupes
islamistes" (p.23, col.4); à mon sens, elle leur permettra bien plutôt de
dénoncer l'atteinte ainsi portée à la liberté des croyantes, et de
souligner que l'intolérance des pouvoirs publics rend illusoires les
efforts des musulmans modérés pour adapter l'islam à la République.
Au total, la future loi n'apportera guère de changements effectifs, et il
n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque pour l'essentiel elle sera qu'un
exercice de "gesticulation" politique. Sur le problème de l'intégration,
sur celui de l'égalité des sexes, elle n'aura aucune influence, car -il
faut le redire- les progrès qui peuvent intervenir dans ces domaines ne
dépendent que très peu de la loi. Quant à la question du voile, elle ne
disparaîtra pas par un coup de baguette magique, même si elle perdra sans
doute un peu de son acuité, ne serait-ce que parce qu'elle n'occupera plus
le devant de la scène médiatique.
Beaucoup de bruit pour pas grand chose, alors? Pas tout à fait. Imaginons
un hystérique dont la phobie porte sur les salissures corporelles: sous
l'empire d'une impulsion irrésistible, il se lave les mains cinquante fois
par jour. Ce rituel le protège contre son angoisse intérieure, mais en
outre, chaque fois qu'il l'accomplit, il se procure un moment de répit qui
lui vaut un soulagement provisoire. C'est exactement ce qui va se produire
avec l'interdiction du voile. La loi interviendra au terme d'un débat
prolongé; au cours de ce débat, beaucoup auront changé d'avis, ce qui est,
nous dit-on, la preuve d'une discussion ouverte et sans a priori; comme,
jusqu'à présent au moins, toutes les évolutions ont eu lieu dans le même
sens - du refus vers l'acceptation de la loi - j'y verrais plutôt l'indice
que l'hystérie est redoutablement contagieuse. A l'arrivée, hommes
politiques, journalistes et intellectuels venus de tous les horizons auront
- une fois n'est pas coutume - communié dans la même célébration des
valeurs républicaines. De tels instants d'unanimité et de fusion sont
rares, et ils sont déjà en eux-mêmes une récompense. En outre, face aux
forces obscures qui rôdent autour de nous, les adversaires du voile auront
le sentiment d'avoir vaillamment combattu pour la pensée libre et pour la
cohésion nationale. Bref, le vote de la loi leur apportera de grandes
satisfactions; ce sera son résultat le plus clair, mais il ne serait pas
convenable de le dédaigner.
Certes, ce résultat se paiera d'un certain prix, mais seuls les sceptiques
s'en soucieront, et ils admireront que, pour l'atteindre, il ait fallu, au
nom de la liberté et de l 'intégration, voter une loi dont l'effet le plus
direct sera d'interdire et d'exclure.
Emmanuel Terray
P.S. Je ne fait pas état du discours prononcé le 17 décembre par le
Président de la République, car il n'apporte rien de nouveau par rapport
aux conclusions de la commission Stasi, et fait jouer les mêmes ressorts
qu'elle: hommage appuyé, mais sans conséquences, aux grands principes,
stricte limitation de leur application. La seule originalité du Président
est d'avoir renoncé à quelques-uns des ingrédients que la commission Stasi
avait imaginés pour "dorer la pilule" aux musulmans.
Notes
1. Istvan Bibo, Misère des petits Etats d'Europe
de l'Est, traduction György Kassai, Paris, l'Harmattan, 1986.
2. Sigmund Freud, Nouvelles Conférences sur la
Psychanalyse, traduction Rose-Marie Zeitlin, Paris, Gallimard, 1984, p.115-116.
3. Istvan Bibo, op. cit, p. 436.
4. Le Monde, 11/12/2003, p.11.
5. Le Monde, 12/12/2003, p.17 à 24.
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