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La
vie d’associative des immigrés turcs en Belgique et en Europe est
caractérisée par un réseau dense d’auto-organisations, allant
d’organisations religieuses ou culturelles jusqu’aux groupes de
danse ou de sport. En général, la relation de la communauté turque
en Europe avec son pays d’origine est définie comme une identité
diasporique (Manço, 2000). La cohésion interne du groupe « à
l’étranger » est grande et des liens forts sont entretenus avec le
pays d’origine. Ceci résulte de l’histoire de migration spécifique
des Turcs. Il s’agit d’une migration en chaîne dans un contexte
familial, venant de régions spécifiques à caractère rural. Les
familles turques se sont installées de façon concentrée en Belgique
(Surkyn & Reniers, 1997). Environ la moitié des 121.000 immigrés
turcs se sont domiciliés en Flandre, 28% en région bruxelloise et
23% en Wallonie.
Vu
les liens prononcés avec le pays d’origine, la formation
d’organisations et la politisation de la communauté se sont passé
suivant les clivages politiques et idéologiques existant en Turquie,
par exemple la contradiction entre la gauche et la droite ou encore
entre les laïques et les musulmans pratiquants. Il est
possible d’analyser la communauté turque de Belgique ou d’Europe
suivant les développements politiques en Turquie. Les turcs immigrés
de conviction de gauche s’organisent séparément des organisations de
droite à inspiration nationaliste. La montée de l’islam politique au
sein de l’opinion publique turque, vers la fin des années 80 c’est
traduite dans les communautés en Europe par la fondation de
nouvelles mosquées liées aux milieux de tendance Refah ou
tendance Millî
Görüş
européen. Ces communautés religieuses se distanciaient de la seule
façon d’être musulman jusque-là: l’islam officiel turc qui était
propagé par la Présidence turque des affaires religieuses (Diyanet İşleri
Başkanlığı),
dépendant du gouvernement d’Ankara.
Origine
et évolution:
Les
premières organisations étaient des initiatives restreintes au
niveau local. La plupart du temps, cela comportait un espace de
prière avec un local de rencontre en annexe. La première vague
d’immigration comportait des immigrés non qualifiés, qui étaient
temporairement venus en Belgique dans le cadre d’accords bilatéraux.
Après la réunion des familles, les enfants se retrouvaient aussi
dans ces ‘mosquées’ pour recevoir une éducation islamique. Mais ces
organisations servaient surtout de cadre aux hommes turcs, leur
offrant un point de ralliement où l’on pouvait parler la même
langue. Ces associations venaient à la rencontre des nécessités
concrètes de contacts sociaux, d’emploi du temps libre, de
formation, de service social, de sport, de culture et de pratique
religieuse (Anderzijds, 2002). Elles portaient des noms comme
‘association d’ouvriers turcs’ avec le nom de la région (par
exemple, Beringen, Gent, Cheratte, etc.).
Celles-ci furent vite suivies par des organisations d’inspiration
culturelle ou politique. Le climat politique mouvementé et chaotique
en Turquie dans les années 70 a en première instance clairement
influencé l’inspiration de ces organisations. L’émigration de
dissidents politiques vers l’Europe après le coup d’Etat en 1971 a
fortement contribué à la politisation des immigrés turcs. À cette
époque, des organisations sont créées autour de la contradiction
gauche/droite. La droite est alors caractérisée par le nationalisme
extrême des Loups gris. Toutes ces associations ne peuvent
simplement être vues comme des succursales européennes des partis
politiques turcs, mais plutôt comme des groupements de personnes qui
se rallient derrière une certaine idéologie et qui la défendent.
Les
autorités turques ont elles-mêmes stimulé une certaine organisation
en envoyant des enseignants de cours de religion ainsi que de langue
et de culture turque. Ces enseignants ont joué un rôle important
dans la socialisation et la formation d’associations. Ils essaient
de contribuer à établir une communauté, basée sur le maintien de la
langue et de la culture turque en vue d’un retour en Turquie. Comme
ces enseignants ont eux-mêmes été formés dans un enseignement turc
kémaliste, ils ont rapporté cette vision d’identité nationale et
laïque en Europe.
La
montée d’un islam politique dans les années 80 à donné lieu en
Europe à un regroupement et à la formation de nouvelles
organisations. De nouvelles mosquées sont établies. Elles se
distancient de l’islam officiel turc, propagé par la Présidence des
affaires religieuses établie à Bruxelles depuis 1982. Surtout,
l’entourage de Millî
Görüş,
lié au parti islamique en Turquie, était très actif. D’autres
groupements religieux, comme certaines confréries (Nurcu,
Süleymanci, Nakşibendi),
commençaient à se profiler et à former leurs propres organisations.
On peut donc avancer que la vie associative turque en Belgique comme
ailleurs en Europe a été jusqu'à la fin des années 80 une copie du
paysage politique, culturel et religieux en Turquie.
Nouvelles générations, autres accents:
Aujourd’hui les communautés turques en Europe ne prennent plus
uniquement la Turquie comme cadre de référence. On ne peut donc plus
parler de communautés purement transplantées. Les nouvelles
générations et le contexte européen apportent de nouvelles
nécessités et de nouveaux accents qui ne peuvent simplement êtres
décrits dans le cadre du pays d’origine. La vie actuelle dans
l’espace multiculturel européen apporte des défis sur lesquels ces
groupes doivent formuler des réponses à partir d‘autres cadres de
référence. Des nouvelles associations sont formées, et dans les
anciennes, des jeunes reprennent le flambeau dans des fonctions de
direction. Ces personnes sont pour la plupart scolarisées en
Belgique et prennent donc de plus en plus la société belge comme
cadre pour leurs actions et leurs initiatives. Des réseaux
supra-locaux sont créés sous la forme de fédérations. Il existe une
attention accrue pour l’amélioration des conditions de vie des
turcs. Des associations de femmes sont aussi fondées ainsi que de
nouveaux groupements explicitement multiculturels (Sierens, 2003).
L’impulsion donnée par les autorités flamandes concernant la
législation des minorités en général et par rapport aux
auto-organisations des minorités ethniques et culturelles en
particulier, détermine en dernière instance l’évolution et la forme
de ces (nouvelles) organisations. Durant les années 70 et 80 aucune
législation cohérente n’existait concernant les associations de
minorités ethniques.
On
ne commence à se pencher sur cette problématique qu’à partir
de la fin des années 80. Cette politique est précipitée, par le
glissement de l’électorat flamand vers la droite, et par le succès
de plus en plus grand du Vlaams Blok. En février 1989, le
Commissariat royal à la politique des immigrés (CRPI) est instauré.
Cet organisme officiel est chargé de conseiller le gouvernement en
matière de population d’origine étrangère. Dans le cadre des débats
sur la politique des minorités au milieu des années 90, l’importance
des auto-organisations est mise en évidence et on décide que ‘le
soutien des organisation d’immigrés (…) doit contribuer à
l’initiation et au soutien des minorités ethniques, à définir
clairement leur propre identité et leur culture’ (Sierens,
2003, 108). La politique flamande concernant les organisations
propres des immigrés peut être comparé aux modèles anglo-saxon et
néerlandais de multiculturalisme communautaire. Ceci diffère
fondamentalement du modèle francophone, où l’on part de l’ntégration
et l’émancipation individuelles au tant que citoyen. Non sans
difficultés, il a tout de même été possible de convaincre le
monde politique de l’utilité des auto-organisations. A ce niveau,
des parallèles ont été établis entre la situation des immigrés
d’aujourd’hui et l’histoire du mouvement national flamand, mais
aussi le mouvement d’émancipation de la classe ouvrière et des
femmes. L’idée fondamentale était le rôle que pouvaient jouer les
auto-organisations dans l’émancipation de leur public. Il était
souhaité de les voir comme des partenaires dans la politique
(d’immigration) régionale. Cette préoccupation apparaît dans le
décret sur le développement communautaire de 1995, amandé en 2003.
Par ces textes légaux, les autorités ont essayé de mettre de l’ordre
dans la formation sauvage des nombreuses auto-organisations (Sierens,
108). Il était surtout souhaité de les voir comme ses partenaires
dans la politique flamande. Ainsi le gouvernement flamand a reconnu
et est commencé à subsidier douze fédérations distinctes qui
chapeautent chacune un certain nombre d’auto-organisations locales.
Quatre de ces fédérations sont turques. Nous en reparlerons plus
loin.
Des réseaux turcs dans la diaspora...
Les
groupes qui se sont formés à partir des oppositions politiques
turques citées plus haut se sont aussi organisés à travers des
associations et des fédérations dans la diaspora. Celles-ci
fonctionnent toujours dans le contexte belge, mais sont aujourd’hui
sujettes à des transformations. Naturellement nous pouvons nous
demander si elles sont encore influentes dans la vie associative
turque en Belgique. Il semble qu’elles n’ont plus d’impact notable
en tant que structure ou fédération, mais les idées qu’elles
représentent seraient toujours importantes pour comprendre le
paysage associatif actuel.
De quels groupes s’agit-il ? Puisque l’impact de ces groupes n’est
plus aussi grand que qu’il fut avant les années 90, nous préférons
parler plutôt de mouvements ou de réseaux<
[2]
à la place de fédérations ou d’organisations formelles.
1.
Les
mouvements se référant à l’islam [3]
Ce
groupe fait référence à l’identité musulmane comme élément central.
Il s’agit de groupes sunnites indépendants de l’islam officiel turc,
dont certains sont axés sur la dévotion et d’autres sur la
politisation. Ils sont représentés en Belgique ou en Europe par, en
ordre d’importance:
Le
mouvement politico-religieux Millî Görüş
(lit. Vision confessionelle), représenté en Belgique par la
Fédération Islamique de Belgique, Belçika İslam Federasyonu.
La maison-mère a été fondée en Allemagne dès 1973 et ils se sont
organisés au niveau européen en 1985. Ce groupe est décrit dans la
presse occidentale, mais aussi en Turquie, comme fondamentaliste. Le
fait est qu’ils s’opposent à l’islam officiel répandu par les
autorités turques à travers la Présidence turque des affaires
religieuses. À partir des années 90, ils développent une dynamique
européenne et ils ne devraient plus êtres vus simplement comme une
prolongation du parti islamique turque Fazilet (anciennement le
Refah). Bien qu’ils partent aussi d’une vision turque, ils prennent
de plus en plus de contacts avec des groupes islamiques non-turcs,
mais aussi avec différentes autorités européennes. Les réseaux
autour de Millî Görüş représentent le plus grand groupe dans ce
premier mouvement.
Dans
le mouvement référant à l’islam, on doit aussi citer la congrégation
de mission et de prédication Süleymanci. Fondé en Turquie par
résistance au laïcisme kémaliste dans les années 40, répandu par les
écoles de coran établies un peut partout en Anatolie, ce mouvement
est actif dans les milieux immigrés depuis 1973. Bien que assez
actif en Allemagne et aux Pays-Bas, ses adhérents ont un réseau
moins développé en Belgique avec 13 centres culturels islamiques
(mosquées et écoles coranique). Ils sont représentés sous le nom de
Union des Centres culturels islamiques de Belgique, Belçika İslam
Kültür Merkezleri Birliği.
Ils sont décrits comme un groupe fermé, qui ne cherche pas de
contacts avec d’autres mouvements, ni avec les autorités des pays
européens. Ce groupe n‘est pas présent dans le débat publique sur
l’islam ou l’intégration.
Le
troisième groupe est le mouvement islamique réformiste : il s’agit
de neomysticisme Cemaat-i Nur/Nurcu. Le mouvement Nurcu est
plus actif sur un plan international, et spécialement aux États-Unis
et en Asie centrale turcophone. En Europe, ils sont connus pour
leurs écoles, internats et centres de formation dont un installé à
Gand. Leur vision est plutôt axée sur la création d’une élite
économique et intellectuelle, croyante et pratiquante.
La
confrérie soufi Nakşibendi
est aussi active dans la diaspora turque. Cet ordre religieux (tarikat)
à été fondé en Asie centrale et c‘est répandu à partir du 14ieme
siècle de l’Inde en Turquie actuelle. La mystique soufie tente au
moyen de rites propres, différents pour chaque ordre et transmis de
génération en génération, d’aboutir à une expérience spirituelle
intense d’unité avec Dieu. Pour cela le cheikh est le maître
spirituel indispensable. En Belgique sept ordres sont actifs sous le
nom de ‘maison de la culture’.
2.
Les
mouvements se référant à la communauté ethnique- religieuse:
L’identité islamique et nationale (dans un sens ethnique comme turc)
est vue comme une unité par ce mouvement qui est surtout représenté
par le parti nationaliste MHP des Loups-gris. Cette idéologie
nationaliste n’était pas imprégnée de religiosité dans les années
70. Après le coup d’Etat de 1980, cette idéologie s’est mué en un
mouvement à la fois nationaliste et islamique. On a pu les définir
comme les teneurs d’une Synthèse turco-islamique. Le mouvement
est représenté en Belgique par la fédération dite des « des
Loups-gris », Belçika ülkücü Türk Dernekleri Federasyonu,
mais au niveau local, se retrouve dans les ‘foyers turcs’ (Türk Ocağı).
Aujourd’hui, ces milieux se définissent comme modernistes et
religieux (proche de l’islam officiel de gouvernement turc). Leurs
symboles, trois croissants de lune ou un loup qui hurle, est visible
régulièrement au sein de la communauté turque, spécialement chez les
jeunes qui les arborent comme une forme de manifestation de leur
identité.
3.
Les
mouvements se référant à la citoyenneté du pays d’origine, dans une
perspective moderniste:
La
modernité, au sens occidental du terme, est au centre de ce
mouvement propagé par une élite kémaliste cultivée. Ils rallient une
croyance au développement universel dans lequel la Turquie doit se
moderniser en faisant partie du monde occidental (surtout européen).
L’accent sur la culture ou sur le nationalisme varie dans ce
mouvement de groupe en groupe. Ce groupe, peu connu de l’opinion
publique belge, visible dans la diaspora, est un large mouvement
d’associations qui, dans le contexte belge, peut encore le mieux
être décrit comme une série organisations plus ou moins proche des
autorités turques.
La
variante moderniste traditionnelle est représentée par l’entourage
du Belçika Türk İslam Diyanet Vakfı,
la Présidence turque pour les Affaires Religieuses, fondée en
Turquie pour promouvoir la laïcité officielle, et donc un islam
particulier de la Turquie. Aujourd’hui, ils rassemblent les deux
tiers des mosquées par leur Fondation (Vakıf).
Cette fondation reçoit des imams et des professeurs de religion
islamique formés en et financés par le gouvernement turc.
La
variante social-démocrate du mouvement part aussi de l’idéologie de
développement kémaliste et de l’identité turque. Elle se retrouve
autour des associations comme l’association de la pensée d’Atatürk,
Atatürk Düsünce Derneği.
Cette association est minoritaire face à la présence de groupes
ouvertement islamiques ou nationalistes.
La variante socialiste se retrouve dans les succursales européennes
des partis de gauche en Turquie, comme le Parti Turc des
Travailleurs. Leurs idées ne diffèrent pas fondamentalement de la
gauche marxiste du politique belge. Ils se distinguent des autres
milieux turcs par une critique radicale sur les autorités turques.
La
communauté alevi forme la
quatrième variante moderniste.
Comme musulmans chiites hétérodoxes, ils ont contribué à partir de
la deuxième partie du 19ième siècle à la modernisation de
la société ottomane et ont soutenu la création de la république
moderne. Au centre se trouvent un système religieux et une culture
philosophique religieuse qui se réfèrent à une communauté culturelle
faisant la promotion de l’égalité, la solidarité et l’universalité
de l’homme. Ils sont restés longtemps partie intégrante des milieux
gauchistes turcs. Mais depuis les années 80 et 90, il y a une
conscience accrue de l’identité spécifique alevi, aussi bien en
Turquie que dans la diaspora turque. En Belgique, ils sont regroupes
dans la Fédération Belge des Associations Alevi, la Belçika Alevi
Birlikleri Federasyonu.
4. Le
mouvement se référant aux identités ethno-religieuses reconnues en
Turquie:
À
part les mouvements et les groupes décrits ci-dessus, représentant
la majorité de la communauté turque, d’autres groupuscules ethniques
ou ethno-religieux existent. Il s’agit de groupes qui sont reconnus
dans leurs identités par la Turquie, comme les communautés
arméniennes, grecques orthodoxes ou syriaques. Ces communautés
s’organisent également en Belgique.
Mais ceci n’empêche pas qu’ils entretiennent parfois des contacts
individuels avec d’autres Turcs. Il leur arrive de fréquenter les
magasins ou les cafés de la communauté.
5.
Le
mouvement se référant aux identités ethniques non reconnues en
Turquie:
La
communauté kurde, qui, par la politique d’assimilation turque au
pays d’origine, n’a pas pu développer des structures ou une identité
propre dans l’espace public, a crée un réseau propre d’associations
dans la diaspora. Bien que la plupart des Kurdes soient actifs dans
des réseaux (de gauche) turcs, une vie d’association spécifiquement
kurde se développe. Nous pouvons citer dans cette catégorie
l’Institut Kurde de Bruxelles (TEKOSER).
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