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L'Islam belge au XXIème siècle:

affranchi ou bien "ala Turka"?*

par

Herman De Ley (© 1999)


Le royaume belge - c'est bien connu - n'échappe pas à la vague de "racialisation" (A.Rea) qui depuis une dizaine d'années déferle sur les pays de l'Union Européenne. Les communautés d'immigrants musulmans sont victimes de processus de marginalisation et d'exclusion dans les domaines économiques et sociaux, politiques et juridiques, culturels (au niveau de l'éducation p.ex.) et religieux, etc.[1] Ces processus d'exclusion nourrissent le racisme antimusulman et en même temps ils y trouvent leur légitimation idéologique. Cette idéologie raciste est construite selon des mécanismes analogues à l'antisémitisme des années '30, et cherche à dévaluer le capital symbolique - c'est-à-dire culturel et religieux - du groupe exploité[2]. L'image hostile de l'islam que l'Éurope chrétienne s'était construite au Moyen âge, ainsi que les théories pseudo-scientifiques du XIXème siècle (pensons à Ernest Renan, p.ex., et la conception orientaliste du soi-disant "homo islamicus") n'ont pas tardé à alimenter le nouveau racisme accompagnant la construction économique et politique de l'Éurope. Les Croisades trouvent encore toujours leurs protagonistes, aujourd'hui[3.]

Avec les élections récentes du 13 décembre 1998, tenues afin de pourvoir à l'installation d'un Organe Chef de Culte Islamique (OCCI), l'ingérence de l'état dans le processus d'installation a donné lieu, dans les média, à un assimilation systématique et renforcé de l'islam au "fondamentalisme". Il me semble donc utile de considérer brièvement le processus d'institutionnalisation du culte musulman dans cette perspective de racialisation de la société européenne. L'observateur naïf pourrait se former l'idée simpliste, voire exclusivement positive, que les autorités belges, en toute bienveillance, aient choisi de réaliser les droits religieux de la population musulmane. Ainsi les musulmans et les musulmanes, en attendant leur droits politiques, pourront gérer au moins leurs affaires religieuses, sur un pied d'égalité avec les autres cultes reconnus. Or, soyons clairs, cette perspective démocratique correspond effectivement à une des faces de la réalité sociale actuelle. Néanmoins, comme toujours, la réalité sociale présente un caractère dialectique, et donc contradictoire. Autrement dit, il y a aussi le revers de la médaille, à savoir celui des aspects idéologiques,et donc "racisants", de la politique islamique belge, depuis que ce culte a été "reconnu" par la loi de 1974.

En opposé avec les autres cultes reconnus, l'état laïque belge s'en prend à cette religion d'immigrés (le nombre des convertis étant encore réduit) d'une manière toute particulière, presque "turque". Non sans quelques sarcasmes, en effet, le sociologue bien connu de l'islam européen, Felice Dassetto, parle d'une "turquisation" croissante de l'état belge - voulant indiquer par là qu' en ce qui concerne l'islam, le principe de la laïcité n'est pas compris dans son sens habituel de séparation entre l'Église et l'État, mais dans le sens "turc" de contrôle étatique de la religion en question[4]. Quelques soient les intentions sincères de bien des exécuteurs de cette politique, et surtout quoi qu'en dise publiquement la rhétorique officielle, il ne fait aucun doute, à mon avis, que les mécanismes sociaux d'exclusion soient renforcés, plutôt qu' affaiblis, par cette politique religieuse autoritaire. D'autant plus que les responsables politiques s'abstiennent de faire prévaloir de manière non-équivoque le droit constitutionnel des musulmans à confesser leur identité musulmane dans leur vie de tous les jours, à l'école, au travail, etc. Les incidents réguliers, p.ex., touchant le droit du foulard se répéteront aussi longtemps que les ministres de l'Éducation continueront à déléguer la responsabilité aux directions d'écoles.

Dans l'espace modeste qui m'est accordée ici, j'essayerai d'illustrer ce point par les événements récents.

Dimanche, le 13 décembre 1998, un scrutin unique a eu lieu sur le territoire de la Belgique, unique parce qu' à la fois officiel et religieux. Durant les mois précédents quelques 70.000 personnes s'étaient inscrites comme électeurs dans leur qualité explicite de "musulman(e)s". Le scrutin lui-même a été organisé par un conseil islamique provisoire auquel le gouvernement lui-même avait gracieusement donné vie à la fin de 1994 (toutefois, non sans avoir arbitrairement rayé de la liste un homme de Gand d'origine turque, pour cause de "fondamentalisme"). Ce conseil provisoire (appelé "l'Exécutif"), en vue de la préparation et de l'organisation du scrutin, a été "chaperonné" de très près par l'état belge - en l'occurrence par le ministère de la Justice et le Centre pour l'Égalité des Chances et la Lutte contre le Racisme, une institution semi-officielle. Au sein de ce trio, le gouvernement a créé une "Commission d'accompagnement relative à l'organisation des élections d'un organe représentatif du culte islamique" (Arrêté ministériel du 24 septembre, publié dans le Moniteur Belge du 9 décembre 1998). Ladite Commission non seulement a été chargé d' "accompagner" le scrutin lui-même, c.-à-d. de "veiller à la régularité des élections", mais en plus elle était appelée"à rendre avis et organiser la médiation concernant les litiges qui pourraient survenir". Comme il a été remarqué par un observateur-juriste dans la presse flamande (le Dr. Adriaan Overbeeke, UFSIA, De Standaard, 12 déc), "la question se pose de savoir s'il est acceptable que les autorités se mêlent de telle manière si approfondie du processus électoral". Que dire alors de la création d'une seconde commission, composée de collaborateurs des ministères de l'Intérieur et de la Justice (c-à-d de la Sûreté d'Etat)? Elle était chargée de scruter ("screening", en anglais) tous les élus qui seraient désignés pour siéger dans l'OCCI proprement dit et ce, non sur leurs infractions éventuelles contre les lois belges, mais sur leurs liens avec des organisations dites "fondamentalistes". A un tel screening politique et quasiment public, les représentants d'autres cultes, p.ex. de l'Église catholique, ne sont pas soumis.

Plus important encore que ce contrôle étatique du processus électoral et de la mise en pratique de ses résultats, est le fait lui-même, fait unique dans les pays de U.E., d'organiser des élections formelles afin d'installer un organe religieux représentatif. Aucun autre culte belge n'a jusqu'ici considéré la possibilité de structurer ses institutions centrales d'une manière aussi "occidentale", c.-à-d. démocratique. Quelques commentateurs non-musulmans, pour cette raison, aimaient prêter aux élections musulmanes une exemplarité historique vis-à-vis des autres cultes établis[5]. A mon avis, ces commentateurs se font des illusions. Les élections musulmanes, en effet, sont le résultat d'une "guerre d'usure" de la part des autorités (parler d'une politique de chantage serait, peut-être, trop exagéré), et une pareille tactique n'a été possible, politiquement, qu'envers une communauté dont la plupart des membres sont privés de droits politiques et qui est continuellement en butte de discriminations racistes.

Depuis les années '80, l'extrême droite a commencé à exploiter avec un succès électoral grandissant les préjugés et les stéréotypes envers la population immigrée musulmane, et les autres partis politiques, dits démocratiques, n'ont pas tardé à en tirer leurs propres conclusions. L'Arrrêté royal de 1978, visant à l'organisation des temporalia du culte islamique sur une base provinciale décentralisée, n'a jamais été appliqué par le gouvernement. Les années suivantes les musulmans ont été placé devant une tâche extrêmement difficile: eux aussi pourraient un jour bénéficier des avantages prévus par le loi de 1974, à condition toutefois qu'ils puissent surmonter leurs "divergences" et créer un organe centrale "représentatif" et... acceptable pour l'état belge.

Rien de surprenant si une telle tâche serait particulièrement difficile à réaliser. Par conséquent, les musulmans eux-mêmes devenaient "responsables" de la non-application de la loi de 1974. De plus, à cause de la diversité intrinsèque de l'islam et, plus encore, l'absence d'une hiérarchie ecclésiastique, une telle centralisation inévitablement constitue une intervention de caractère religieux. Les autorités belges ont imposé un tel processus et l'ont dirigé de l'intérieur entre autres par le choix des interlocuteurs. Ainsi, cette politique envers l'islam constitue une infraction contre le principe constitutionnel de la séparation entre l'Église et l'État. En tout cas, comme Adriaan Overbeeke l'a remarqué, il est indéniable que les exigences envers l'islam sont beaucoup plus sévères que celles envers la foi chrétienne, qui, elle, est subsidiée dans ses quatre tendances différentes: catholique, protestante, anglicane et orthodoxe. L'explication de cet état de choses, à mon avis, est double: premièrement, la politique du gouvernement, elle aussi, est inspirée par une forme d' islamophobie (rationalisée comme lutte contre le danger du "fondamentalisme"); deuxièmement, bien que le nouveau Exécutif soit présenté comme un organe purement administratif et technique, donc non-religieux, les autorités belges n' hésiteront pas, comme dans le passé, à l'utiliser en vue d'imposer des mesures concernant des rituels religieux (p.ex. en ce qui concerne l'abattage de moutons). La disposition d'un organe de culte "représentatif" (parce que "élu") ne pourra qu'encourager une telle politique.

En le formulant de façon un peu provocatrice, nous pourrions conclure qu' avec les élections l'islam en Belgique est passé d'une phase de "tolérance" (dans le sens très restrictif du mot) à une phase de "tutelle". Les effets psychologiques de cette mise sous tutelle sont apparu immédiatement: l'Exécutif provisoire, par crainte d'un conflit avec les pouvoirs, a lui-même anticipé sur les dispositions légales visant à évincer les soi-disant "fondamentalistes":il a demandé à tous les membres élus de la Constituante de confirmer par écrit s'ils avaient oui ou non l'ambition de siéger dans l'OCC, et il a ensuite soumis spontanément tous ces noms (quarante) au ministère de la Justice afin d'être examinés par la Sûreté. Ces dernières semaines, le thème des "fondamentalistes" qui auraient infiltrés la Constituante (par le moyen de leur élection démocratique par la base, bien sûr), n'a pas disparu de notre télé et de nos journaux. Il était révélé que le nombre de candidats récusés était beaucoup plus grand que prévu. Le nombre exact, et les noms des élus en question restaient toutefois un secret grâce à un accord formel avec le ministre de la Justice, jusqu'... à ce qu'un parlementaire du Vlaams Blok pose la question au Parlement, et le ministre (en la personne de J.-J.Viseur) fut obligé de répondre. Le chiffre mentionné de 29 "musulmans indésirables" a depuis été corrigé: il ne s'agirait que de... 25 personnes. Le ministre de la Justice, bien sûr, depuis s'est excusé de ce malentendu auprès de l'Exécutive provisoire, mais l'incident démontre une fois de plus les effets néfastes de la mise sous tutelle de l'islam belge. Il faudrait être cynique pour mentionner dans un tel contexte le principe de la liberté religieuse. La "chasse aux fondamentalistes" (sur la base de critères occultes, manipulés par les services de la Sécurité d' état), sans le moindre doute renforcera encore l'image négative, si non le racisme antimusulman, ainsi que le climat d'intimidation envers la population musulmane. Le prix social qui est ainsi payé par cette minorité pour leur conduite démocratique s'avérera être beaucoup trop lourd.

A long terme, les résultats sociaux d' une politique ne sont pas toujours ceux que l'on a escompté. Il se pourrait que le nouveau OCC, grâce à la dynamique sociale que le scrutin a mise en marche, manifestera un esprit d'indépendance et qu'il saura s'émanciper de la tutelle politique. De cette façon il saurait acquérir une crédibilité réelle parmi la base musulmane. Pourtant, ce qui vient de se passer ces jours-ci n'est pas très promettant, à cet égard. Un autre scénario est possible, si non probable, disons: un scénario "turc". Il se pourrait que nous assistions à la création d'un islam belge "officiel" , dont les représentants deviendront de plus en plus des "fonctionnaires" de l'État belge. Une telle évolution conduirait, sans aucun doute, à des formes de contestation et d'opposition qui pourraient être comparables à ce qui se passe en Turquie, depuis quelques décennies. Les graines d'une telle évolution, d'ailleurs, ont été semées en avance, de la manière burocratique dont le scrutin lui-même a été organisé avec des clefs fixes de distribution des sièges. Je me limite à un exemple concret qui intéresse la population d'origine turque de ma propre province (la Flandre Orientale). Sur le plan national, la population d'origine turque constitue presque 1/3 de la communauté musulmane belge (c.-à-d. 102.217 personnes sur un total de 321.565 - chiffres de l'INS, 1/1/1997), cependant moins d'un quart des sièges leur a été accordé. Dans ce cadre national, la répartition inégale sur les différentes provinces est plus que frappante, du moins en Flandre: pour la province d'Anvers, avec une communauté turque de 9.426 personnes, 2 sièges dans la Constituante furent accordés; pour la province du Limbourg, avec 15.331 personnes, 3 sièges, mais pour les provinces de Flandre Occidentale et Flandre Orientale, prises ensemble, avec 13.310 personnes (dont seulement 300 en Flandre Occidentale), le nombre de sièges fut limité à... un seul siège. Les raisons de cette injustice flagrante, qui est fortement ressentie par les gens concernés, restent jusqu' à ce jour obscures.

Pour conclure, les effets concrets du scrutin et de la désignation d' un organe représentatif du culte islamique sur nos concitoyens musulmans puissent encore être peu clairs et incertains, mais ce qui est indiscutable, hélas, c'est leur effet négatif sur la majorité non-musulmane: ce qui vient de se passer durant les semaines passées risque de renforcer les stéréotypes racistes et l'islamophobie générale. De ce point de vue rien n'a changé dans la politique islamique belge depuis les années '80. L'extrême-droite saura sûrement de nouveau en profiter, avec les élections prochaines de juin.

 

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Notes:


1. Je renvoie au rapport pour la Belgique qui vient d'être finalisé par les chercheurs Fabienne Brion et Ural Manço, au Centre d' Etudes Sociologiques, Facultés Universitaires St-Louis, dans le cadre du projet de recherches de la Commission Européenne,"Muslim Voices in the European Union: the Stranger Within. Community, Identity and Employment", sous la direction du Prof. Pandeli Glavanis, University of Manchester, UK.

2. Cf. Marc Swyngedouw,"La construction du 'péril immigré' en Flandre: 1930-1980",in: A.Rea, "Immigration et racisme en Europe", Bruxelles 1988, pp. 107-130.

3. Voir p.ex. les propos fondamentalistes du professeur catholique, Urbain Vermeulen, KUL, rapportés dans le journal flamand, De Standaard, du 27 janvier.

4."Ce qui est en cause est l'expression de la forme légitime de l' autorité religieuse musulmane... L'État belge remplira de plus en plus sa fonction d'ordonnateur de l'islam en Belgique. Il se 'turquise' et se 'turquisera' de plus en plus", voir sa contribution, "Le culte musulman en Belgique: un débat, des faits, d'autres questions", dans: Chr.Derenne & J.Kwaschin, "L'islam en Belgique", 1998, p. 88.

5. Ces jours-ci, le prêtre rebelle flamand, Rik Devillé, exige l'élection d'un "conseil des catholiques" qui, après être examiné lui aussi sur les liens éventuels avec des organisations catholiques fondamentalistes, devrait, à l'exemple du conseil musulman, remplacer l'épiscopat dans les contacts avec les autorités. Les chances que Rik Devillé soit suivi, sont plutôt minces.

[publié dans: Nouvelle Tribune, n.s., Numéro 19, Maris 1999, pp. 21-23 (revue éditée par I.D.I. asbl, av. de Stalingrad, 89/1, 1000-Brx., tél. 02/502 28 38; fax 02/502 34 84). e-mail: nouvelle.tribune@yucom.be]

Web master Update: 13 februari 2008  • CIE-INDEX •